Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Questionnement...








Chacun de nous veut vivre certaines catégories d'expériences, qu'elles soient mystiques, religieuses, sexuelles, ou celles de posséder beaucoup d'argent, d'exercer le pouvoir, d'avoir une situation, de dominer.

En vieillissant, nous pouvons ne plus avoir d'appétits physiques, mais nous avons le désir de vivre des expériences plus vastes, plus profondes, de plus grande portée, et nous cherchons à les obtenir par toutes sortes de moyens tels que l'élargissement de notre conscience par exemple qui est tout un art ou l'intensification des sensations par des drogues.

Cet usage des drogues est un artifice qui existe depuis des temps immémoriaux.

On mâche un morceau de feuille ou on absorbe le produit chimique le plus récent, pour obtenir, au moyen d'une altération temporaire de la structure des cellules cérébrales, une plus grande sensibilité, des perceptions plus élevées, qui ont un semblant de réalité. 

Ce besoin de plus en plus répandu d'expériences de ce genre révèle la pauvreté intérieure de l'homme. 

Nous nous imaginons qu'elles nous permettent d'échapper à nous-mêmes, mais elles sont conditionnées par ce que nous sommes. 

Si nous avons un esprit mesquin, jaloux, inquiet, nous pouvons prendre la drogue la plus récemment inventée, nous ne verrons que nos propres créations à notre mesure, nos projections émanant de notre arrière-plan conditionné.

La plupart d'entre nous aspirent à des expériences durables, que la pensée ne peut détruire, susceptibles de nous satisfaire pleinement. 

Ainsi, sous-jacent à cette aspiration, est un désir de satisfaction qui détermine la nature de l'expérience.

Il nous faut donc comprendre à la fois ce désir et les sensations que l'expérience procure.

C'est un grand plaisir que d'éprouver une grande satisfaction. Plus une expérience est durable, profonde, vaste, plus elle est agréable. 

C'est ce plaisir qui dicte la nature de l'expérience à laquelle nous aspirons, et qui nous donne sa mesure. 

Or tout ce qui est mesurable est dans les limites de la pensée et susceptible de créer des illusions. On peut vivre des expériences merveilleuses et être dupé. 

Les visions qu'une personne peut avoir sont déterminées par son conditionnement. 

Vous pouvez voir le Christ ou le Bouddha ou tout autre personnage objet de votre culte, et plus vous serez croyant, plus intenses seront vos visions : ces projections de vos désirs.

Si, à la recherche d'une notion fondamentale telle que celle de la vérité, nous voyons Que sa mesure pour nous — est notre plaisir, nous projetons déjà l'idée de ce que serait cette expérience, et elle ne serait plus valable.

Qu'entendons-nous par vivre une expérience ? N’existe-t-il rien de neuf, d'originel, dans ce que l'on éprouve au cours d'un tel événement ? 

Il n'est que la réaction d'un paquet de mémoires, en réponse à une provocation. 

Ces mémoires ne peuvent répondre que selon leur arrière-plan, et plus on est habile à interpréter l'expérience, plus cette réponse se développe.

Vous devez donc non seulement mettre en question les expériences des autres, mais aussi les vôtres.

Si vous ne reconnaissez pas une expérience, c'est que ce n'en est pas une. 

Chaque expérience a déjà été vécue, sans quoi vous ne la reconnaîtriez pas. 

Vous la reconnaissez comme étant bonne, mauvaise, belle, sainte, etc., selon votre conditionnement, donc sa récognition doit inévitablement être vieille.

Nous voulons vivre l'expérience du réel — c'est ce que nous voulons tous, n'est-ce pas ? —, mais vivre le réel c'est le connaître et dès que nous le reconnaissons, nous l'avons déjà projeté et il n'est plus réel parce qu'il est dans le champ de la pensée et du temps. 

Ce que l'on peut penser au sujet de la réalité n'est pas le réel. 

Nous ne pouvons pas reconnaître une expérience neuve : c'est impossible. 

On ne reconnaît que ce que l'on connaît déjà, donc lorsque nous déclarons avoir eu une expérience nouvelle, elle n'est pas du tout neuve. 

Chercher des expériences nouvelles au moyen d'une expansion de la conscience, ainsi qu'on le fait avec des drogues psychédéliques, c'est encore demeurer dans le champ limité de la conscience.

Nous découvrons maintenant une vérité fondamentale, qui est qu'un esprit à la recherche des expériences vastes et profondes auxquelles il aspire est très creux et obtus, car il ne vit qu'avec des souvenirs.

Si nous n'avions pas d'expériences, que nous arriverait-il ? 

Nous avons besoin de leurs provocations pour nous tenir éveillés. 

S'il n'y avait en nous ni conflits, ni perturbations, ni changements, nous serions tous profondément endormis. 

Donc ces rappels sont nécessaires pour presque tout le monde. 

Nous pensons que sans eux nos esprits deviendraient stupides et lourds, par conséquent nous avons besoin de provocations et d'expériences pour nous faire vivre plus intensément et pour aiguiser nos esprits. 

Mais en vérité, cet état de dépendance ne fait qu'émousser nos esprits. 

Il ne nous tient pas du tout éveillés.

Je me demande donc s'il me serait possible d'être éveillé totalement, non en quelques points périphériques de mon être, mais totalement éveillé, sans provocations ou expériences.

Cela exigerait une grande sensibilité, à la fois physique et psychologique. 

Cela voudrait dire qu'il me faudrait être affranchi de toute aspiration, car je provoquerais l'expérience dès l'instant que je l'appellerais.



Source : « Se libérer du connu » Extrait Ch.15 — Stock 1977



Jiddu Krishnamurti (1895-1986).




Billet proposé par Aron O’Raney