Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Borobudur, Montagne De La Vacuité





Quel est le sens de ce mandala, redécouvert au XIXe siècle un peu par hasard après 10 siècles durant lesquels il fut enseveli comme Pompéi sous les cendres volcaniques et sous une végétation luxuriante ? 


Borobudur est un nom à la fois simple et étrange. Il résonne un peu comme une formule magique, comme Abracadabra.

Et de fait, Borobudur est bien un nom et un lieu magique, celui d’une montagne de pierres qu’on a envie de dire vivantes, de pierres organisées selon la perfection d’une figure géométrique parfaite qui se nomme mandala.

Un mandala est à l’origine un tracé dessiné sur le sol, qui allie la forme carrée de la création à la forme circulaire de l’unité céleste. La force du mandala tient à cette interpénétration cosmique entre ciel et terre. Dessinez six carrés et trois cercles en ordre décroissant, placez au centre un point, et vous aurez l’image d’un mandala parfait : c’est Borobudur. 

C’est dire l’équilibre des nombres parfait 6 + 3 = 9, chiffre sacré du Bouddhisme.

Cette figure géométrique, conçue et réalisée de mains d’hommes, s’inscrit dans des proportions gigantesques. Les hommes qui ont construit voici onze siècles ce monument, pour sceller l’alliance de la terre et du ciel savaient ce qu’ils faisaient. Ils construisaient probablement un grand orgue cosmique, un orgue pour que la résonnance des formes fasse vibrer harmonieusement les forces de vie bénéfiques qui se confondent avec la réalité spirituelle.

Le lieu choisi par le destin est une île qui sent bon l’aventure. C’est Java, la plus peuplée des îles de l’Indonésie. Java est comme un grand navire jeté entre l’océan Indien et la mer de Chine. Mille kilomètres de long, cent quatre-vingts de large : des proportions parfaites pour naviguer entre terre et ciel. Une armature de volcans et de sommets volcaniques suffisamment éloignés pour permettre les communications et les échanges.

Une terre riche, un climat tropical, mais pondéré, toutes les conditions sont réunies pour que Java devienne une terre bénie des Dieux où effectivement les Dieux se trouvent bénis.

Si Borobudur est le plus grand mandala de pierres de Java, il n’est pas le seul. Il existe d’autres constructions non moins impressionnantes, tel l’ensemble des temples de Prambanan, érigé par la dynastie çivaïte de Mataram, par le roi Daksha vers 915. Ces temples dédiés à Civa, Brahma et Vishnu, la trinité hindouiste, sont comme Borobudur d’origine bouddhique.

En fait, on pourrait de Ceylan (ou Lanka) à travers l’Inde, la Birmanie et Java, tracer un itinéraire où existent d’autres constructions de même époque et de même type qui sont comme des relais sacrés. 

Une question vient donc naturellement à l’esprit : et si cet itinéraire était bien réel ? Si tous ces temples n’étaient pas isolés entre eux, mais reliés comme le serait une chaîne sacrée et initiatique à la fois ?

Le pouvoir d’un mandala

Borobudur se présente donc comme un mandala exprimant les trois niveaux et les trois états de la réalité :

le premier niveau est le monde du désir (Kamadhatu). C’est par lui que la matière se manifeste, que les joies et les souffrances apparaissent. En fait, ce premier degré de la manifestation est invisible. Cent soixante reliefs représentant l’enfer et les méfaits du désir ont été sculptés à la base, puis, nécessité architecturale ou volonté de cacher les images infernales, ces bas-reliefs furent recouverts d’une paroi de pierre, et ce n’est qu’à la suite de travaux de restauration en 1885 qu’ils furent découverts. Depuis inventoriés et photographiés, ils sont à nouveau recouverts de terre.

Le monde des formes ou second niveau attend en fait le voyageur (c’est Rupadhatu). Mille trois cents panneaux décoratifs décrivent sur une longueur de deux kilomètres et demi la vie de Bouddha et ses existences antérieures. Trois cent soixante niches abritent de plus chacune une statue de Bouddha.



Les mains des Bouddhas établissent une sorte de lecture différente selon les orientations : à l’Est, Bouddha s’unit à la terre. La main droite est sur le genou, paume en bas. Au Sud, la position est identique, mais la paume est en haut : ce qu’il a reçu à l’Est, Bouddha le donne au Sud. À l’Ouest, c’est le lieu de la fin du jour. Ainsi Bouddha est en méditation, contemplant l’étendue devant lui, les deux mains dans son giron, paumes en haut. Il n’est qu’écoute, ouverture et don. Par contre, contre les vents froids du Nord, la main droite est levée, sans doute pour que les forces déchaînées s’arrêtent, et s’apaisent surtout.

Nous voici au troisième niveau, le monde sans forme se nomme ici Arupadhatu. Les deux précédents niveaux aux assises stables et carrées sont tout à coup abolis. Ici, trois cercles de pierre et un point immense, l’ultime stupa, qui ne contient rigoureusement rien. Et il n’y a plus rien, rien à dire également, donc les reliefs descriptifs des niveaux précédents sont abandonnés. Par contre, soixante-douze stupas contiennent autant de Bouddhas, en position de prédication.

Ici, c’est le niveau où le Verbe et le Son se manifestent. Par contre, la dernière terrasse supporte en son centre un grand stupa fermé qui est sans doute le cœur et le symbole actif de tout ce gigantesque mandala de pierres. Et cet ultime stupa est Vide.

En fait, ce stupa symbolise le corps même de Bouddha en ses trois aspects : le corps matériel est le Nirmanakaya. L’aspect, nous dirions aujourd’hui quantique ou vibratoire, est nommé corps de félicité. C’est le soi réalisé, le Sambhogakaya. Enfin le corps essentiel et informel, le « corps du Vide », ou l’être infiniment présent comme l’Éternité elle-même sont le Trikaya.

Étage après étage, Borobudur est une cosmogonie de la sagesse. Une énorme et fantastique masse de pierres, une architecture quelque part écrasante d’une présence impressionnante, cent treize mètres de côté et trente-sept de haut. Les superlatifs ont beau jeu ici, l’un et le multiple dialoguent avec une force surhumaine.

Nous sommes de l’autre côté du temps, nous sommes au-dedans de nous-mêmes, ou d’un corps en creux et en plein, ou dans la cinquième dimension. Le sol des pierres n’est là que pour, étage après étage, dérouler récit, sensation, plénitude et beauté. 

Au-dessous ondoie la plaine de Magelang, toute parée de rizières et verdoyante de palmiers. « Comme les fleuves se libèrent de leur nom et de leur forme en se perdant dans l’océan, ainsi sans forme et sans nom, le sage se fond avec l’esprit divin… » (Moudaka-Upanishad 3, 2, 8).

C’est cela la montagne cosmique. Je songe à cette autre montagne que René Daumal évoque dans le « Mont Analogue ». Elle est vraiment contenue ici, et les touristes qui se pressent par milliers n’imaginent sans doute pas qu’on ne puisse jamais la trouver.

Le nom des souverains Sailendra signifie « roi de la montagne ». Borobudur est indubitablement une montagne cosmique. Les guerriers qui ont su bâtir un tel monument de pierres n’ont pas laissé de restes visibles d’autres constructions ou de capitale aux ruines significatives. 

Rien. L’éternel et le transitoire. L’alliance de l’homme avec les entités cosmiques et le sourire tranquille de Bouddha. 

Une architecture pour l’éternité ? Une parenthèse de 10 siècles, une inauguration en 1983, pourquoi et comment les signes et le hasard des nombres et du temps viennent-ils s’orchestrer ? L’inauguration de Borobudur pose apparemment des questions simples, mais l’unité qui sous-tend l’apparent est sans doute plus mystérieuse et plus compliquée.


Revue 3e Millénaire No 7 Mars-Avril 1983.
Extraits d'un article de Random Michel.



Random Michel



Billet proposé par Aron O’Raney