Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Les Ascètes








La plus ancienne communauté ascétique du Proche-Orient est celle des Juifs Esséniens qui se retirèrent dans les falaises de la mer Morte au IIe siècle avant Jésus-Christ à Qumran.

Pline l'Ancien les décrit dans son Histoire naturelle : 

« À l'ouest de la mer Morte sont établis les Esséniens, à distance suffisante du rivage pour n'en être pas incommodés. 

Ce sont des gens solitaires et singuliers, comparés à tous les autres. Ils n'ont pas de femmes. Ils ont renoncé à l'amour et vivent dans la compagnie des palmiers. 

Leur groupe se recrute grâce à l'arrivée de nouveaux adhérents. La foule est grande de ceux qui sont attirés chez eux par le dégoût de la vie ou les aléas de la fortune. 

Ainsi chose incroyable, depuis des milliers de siècles dure une nation éternelle dans laquelle ne se produit aucune naissance, mais dont l'accroissement est dû à la pénitence (1). »

Plus tard, ce sont les chrétiens qui partent vers le désert. 

Encore peu nombreux au début du IVe siècle, ils attirent très vite des disciples et, pendant plus de deux siècles, « le désert fleurira » selon la prophétie d'Isaïe, transformé en « pré spirituel » par des milliers d'anachorètes qui s'installent dans des grottes, des trous creusés dans le sol ou des cellules sommaires.

Cachés dans les endroits les plus inaccessibles ou groupés en véritables colonies monastiques dans des déserts demeurés célèbres, ils cherchent la Présence de Dieu par les voies externes de l'ascèse et de la solitude. 

Certains Sont très connus : Paul, le plus légendaire; Saint Antoine, le plus tourmenté; Macaire, l'intrépide; Pacôme, qui, après avoir mené une vie d'ermite, crée, en Thébaïde, les premiers monastères chrétiens; Siméon le stylite, qui inaugure en Syrie un moyen métaphorique de gagner le Ciel. 

Ce sont essentiellement les fondateurs. 

Des récits hagiographiques, comme la vie de Paul et d'Hilarion par Saint Jérome, d'Antoine par Saint Athanase, de Siméon par Théodoret, ou de Pacôme en langue copte, ont perpétué leur mémoire. 

On a conservé les noms de beaucoup d'autres et leurs « apophtegmes », paroles charismatiques transmises oralement à leurs disciples et mises plus tard par écrit.

De la multitude restée anonyme, il y a les descriptions données par les voyageurs de l'époque : Pallade, Rufin d'Aquilée pour l'Égypte, Théodoret et Jean Moschos pour la Syrie et la Palestine. 

Pline l'Ancien le précisait bien, 

« c'est par le dégout du monde » que ces hommes et ces femmes Vont vers le désert. La médiocrité de leur environnement les rend malades : tant de soucis pour des choses si vaines

Le bruit des mots, des paroles sans consistance, avive en eux une soif innée de silence, le quotidien érigé en absolu, l'histoire d'une famille, d'un village ou d'un pays qui se prend pour l'Histoire et le centre du monde leur apparaît comme une forme repoussante d'idolâtrie.

Les yeux douceâtres de la convoitise, les cris répétés de la colère, les affirmations péremptoires d'êtres sans fondement, tout cela fait monter en eux l'haleine fétide des lassitudes et du dégoût.

Le désert leur apparaît comme une issue à ce monde sans issue. 

Là-bas peut-être trouveront-ils quelque apaisement et un peu de silence pour leur âme

Il faut fuir la ville, ses étalages de fiente et ces montagnes d'ordures qui se cachent parfois sous la peau trop douce des femmes et des enfants. Et tous ces velours cramoisis que sont les richesses, la puissance et l'arrogance de ceux qui bientôt étoufferont dans leurs grands airs et pourriront comme tout ce qui est matière... 



(1) Pour ceux qui préfèrent les précisions historiques aux affirmations enthousiastes de l'historien, il faut savoir que, construit entre 135 et 104 av. J.-C le monastère de Qumran fut détruit par les légionnaires romains en 68 apr. J.-C. 



Jean-Yves Leloup
Extrait de « Déserts, Déserts »




Billet proposé par Aron O’Raney