Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Site De Babylone À Nouveau Menacé







Sans doute fondée vers le XXIIIe siècle avant J.-C., maintes fois mise à sac et presque autant de fois reconstruite, prise par le Perse Cyrus II en 539 avant notre ère puis par Alexandre le Grand deux siècles plus tard, tombée en déshérence au début de l'ère chrétienne, redécouverte au XIXe siècle par Claudius Rich, abîmée vers la fin du XXe siècle par Saddam Hussein puis outragée par les forces armées américaines au début du XXIe, Babylone poursuit son histoire. 

Elle est désormais traversée par un oléoduc...

L'achèvement, fin mars, des derniers tronçons de l'ouvrage a immédiatement suscité un courrier « d’inquiétude » adressé au ministère irakien du tourisme et des Antiquités par le sous-directeur général à la culture de l'UNESCO.

Mais la situation est, en Irak aussi, l'objet d'un conflit entre le ministère du Pétrole et celui du tourisme et des antiquités. 

Au sein de celui-ci, la Commission pour le Patrimoine et les antiquités conteste la légalité même de la construction. 

« Le ministère du Pétrole a causé des dommages inestimables au site en creusant, sous les terrains archéologiques de Babylone, un tunnel long de 1550 mètres », a déclaré, mi-mai, Qaïs Hussein Rachid, chef de la commission en question, à l'Agence France Presse.

Une Zone Encore Vierge De Fouilles

La nouvelle installation pétrolière se trouve non loin de deux autres, construites dans les années 1980 et 1990 et dont l'une est hors service.

 « L'oléoduc passe dans le périmètre du site archéologique, mais traverse la ville dite extérieure, située hors des murs, précise Véronique Dauge, chef de l'unité des États arabes au centre du Patrimoine mondial, à l'UNESCO. Cependant, s'il ne passe pas au cœur même de la cité antique, il touche une zone qui n'a jamais été fouillée. »

Le site, dont l'étendue totale est estimée à environ 850 hectares, est d'ailleurs, pour la plus grande part, vierge de toute fouille archéologique. 

Un porte-parole du ministère irakien du Pétrole cité par l'AFP assure que la terre retournée n'a révélé aucun vestige.

« Personne ne peut dire pour l'instant si l'oléoduc a provoqué des dégâts, estime pour sa part Lisa Ackerman, directrice du World Monuments Fund (WMF), une fondation basée à New York dédiée à la préservation du patrimoine architectural, et qui travaille sur le site avec les autorités irakiennes. Mais à mon sens, il est probable qu'il traverse des zones archéologiques sensibles. »

En Irak, ajoute Mme Dauge, « l'affaire provoque une levée de boucliers ». 

La raison en est que Babylone, bien que l'un des plus prestigieux sites archéologiques au monde, n'est toujours pas inscrit au Patrimoine mondial de l'humanité. 

La demande, faite à plusieurs reprises sous le régime de Saddam Hussein, a toujours été rejetée en raison « d'une absence de plan de gestion et de conservation du site », explique Mme Dauge. Ce travail doit permettre l'aménagement du site en vue de l'accueil de visiteurs, sa délimitation, sa protection, etc.

Nouvelle Balafre

« Pour les Irakiens, il est très important que Babylone soit enfin inscrite au Patrimoine mondial, explique Alessandra Peruzzetto, spécialiste de l'archéologie et du Moyen-Orient au WMF. 

Or l'installation du nouvel oléoduc remet en cause l'intégrité du site, ce qui est un élément d'appréciation important pour son inscription... »

Véronique Dauge confirme que le pipeline « posera question » en cas de soumission d'un nouveau dossier d'inscription — ce qui n'est pas encore le cas.

Cette nouvelle balafre sur Babylone s'ajoute à d'autres, toutes récentes. 

Il y a aussi celles liées à l'installation des forces armées américaines et polonaises — « le camp alpha » — sur le périmètre du site, entre avril 2003 et décembre 2004.

De nombreux dégâts ont été relevés : travaux de terrassement pour aménager des aires d'atterrissage des hélicoptères, creusement de tranchées parfois remblayées ultérieurement avec de la terre prélevée hors du site, extraction sauvage de céramique ou de briques frappées d'inscriptions, etc.

« Au cours de leur présence à Babylone, les forces de la coalition et leurs sous-traitants, principalement KBR , ont causé des dommages majeurs à la cité en creusant, en arasant et en terrassant, explique le rapport commandité par l'UNESCO en 2009. 

Des monuments-clés ont été endommagés, dont la porte d'Ishtar et la grande voie processionnelle de la ville antique. » Toutefois, dit MmeAckerman, « même si l'installation de forces armées a été dommageable, il faut rappeler que l'essentiel des dégâts survenus ces dernières années est le fait de l'absence de mesures de conservation ».

En particulier, les eaux de ruissellement ont causé de nombreux dégâts sur les monuments. 

Engagé depuis 2007, avec les autorités irakiennes, dans l'établissement du plan de gestion du site, le WMF vient ainsi d'entamer des travaux de conservation sur plusieurs structures importantes de la cité.



Stéphane Foucart
Le Monde — 21 mai 2012 — 



Billet proposé par Aron O’Raney