Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Premier Désert De Moïse


  



On peut aller au désert pour se connaître soi-même ou pour rencontrer l'Autre : qui nous fonde.

On peut y aller aussi pour fuir, fuir le monde, fuir l'injustice.

On peut y aller parce qu'une question nous ronge, et nous ne connaîtrons pas le repos avant d'en avoir vécu la réponse.

La première fois que Moïse se rendit au désert, c'était pour fuir, fuir l'État totalitaire qu'il venait de découvrir et qui maintenait ses frères en esclavage. 

À la violence, il avait répondu par la violence en tuant un garde qui maltraitait un Hébreu sans défense… 

L'histoire de Moïse n'est pas sans rappeler celle d'un autre prince, élevé lui aussi à la cour, à l'abri de toutes souffrances, et qui un jour découvrit la douleur et la mort : 

le prince Siddharta Gautama.

Lui aussi après cette rencontre de la Souffrance partit au désert, avec cette question qui était la sienne, qui fut celle de Moïse et qui est toujours la nôtre : 

« Pourquoi la souffrance, pourquoi le mal, l'injustice ? » 

Que faut-il faire pour en sortir, pour être délivré de la souffrance, du mal, de l'injustice ?

Ce que Moïse découvre au désert, c'est qu'avant de se poser la question du mal, il faut se poser la question de l'existence. 

Avant de se demander pourquoi il y a de la souffrance dans le monde, il faut se demander pourquoi il y a un monde.

« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » 

L'expérience de Moïse va rejoindre ici celle d'Abraham. Dans l'infini du désert, il va découvrir la vanité et la fragilité des univers.

Qu'est-ce que l'homme, qu'est-ce que le monde ? 

« Une goutte de rosée au bord d'un seau », dira plus tard le prophète Isaïe. »

Comme la goutte de rosée au Soleil, en même temps que son moi, s'évanouissent les questions de Moïse.

Il est devenu « le plus humble des hommes », il est redevenu humus, Adamah, c'est à dire terreux, glaiseux, terre nue sous le ciel vertical, il s'occupe de ses moutons, les oignons d'Égypte ne sont plus ses oignons.

Mais voici qu'au désert, s'il n'y a rien, il y a quand même des buissons, des buissons épineux.

Du fond de la vacuité naît un murmure qui pourrait bien être celui de la compassion.

« Il y a quelque chose plutôt que rien. »

Comment faire pour que ce quelque chose ne souffre plus ou souffre moins sous le Soleil ?

Question épineuse, ardente... 



Jean-Yves Leloup
Extrait de « Déserts, Déserts »



Billet proposé par Aron O’Raney