Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

L'Enseignement Shambhala







Les « enseignements Shambhala » font du royaume de Shambhala l'idéal de l'illumination séculière, c'est-à-dire la possibilité d'élever et d'ennoblir notre propre existence comme celle des autres sans recours au religieux.

Car, même si la tradition Shambhala repose sur la santé et la douceur de la tradition bouddhique, elle n'en possède pas moins un fondement distinct, qui est de cultiver directement ce que nous sommes et qui nous sommes en tant qu'êtres humains.

Devant les problèmes énormes qui pèsent sur la société humaine d'aujourd'hui, il semble de plus en plus important de découvrir des moyens simples et non sectaires de travailler sur nous-mêmes et de partager ce que nous avons compris avec autrui. 

Les enseignements Shambhala — ou « vision Shambhala », comme on appelle plus généralement cette approche — ont ainsi pour dessein de favoriser une existence saine et complète pour nous-mêmes et notre prochain.

La situation mondiale actuelle est une source d'inquiétude pour tous : menace de guerre nucléaire, pauvreté et instabilité économique généralisées, chaos politique et social, bouleversements psychologiques de toutes sortes.

Le monde est dans un état d'agitation totale.

Les enseignements Shambhala se fondent sur la prémisse qu'il existe réellement une sagesse humaine fondamentale qui peut nous aider à résoudre les problèmes du monde.

Cette sagesse n'est pas l'apanage d'une culture ou d'une religion, pas plus qu'elle n'est l'exclusivité de l'Occident ou de l'Orient.

Il s'agit plutôt d'une tradition humaine de l'art du guerrier, qui a existé dans de nombreuses cultures et à bien des périodes de l'histoire.

Par "art du guerrier", nous n'entendons pas le fait de faire la guerre à autrui. L'agression est la source de nos problèmes, non leur solution. Ici, le mot « guerrier » traduit le tibétain " pawo ", qui signifie littéralement « vaillant ». 

L'art du guerrier dans ce contexte est la tradition de la vaillance humaine, la tradition du courage.

Les Indiens d'Amérique du Nord possédaient une telle tradition, et elle a aussi existé dans les sociétés indigènes d'Amérique du Sud. 

L'idéal japonais du samouraï représentait également une tradition guerrière de sagesse, et les sociétés chrétiennes d'Occident ont elles aussi connu des principes de l'art du guerrier éclairé.

Le roi Arthur est un exemple légendaire de guerrier dans la tradition occidentale, et les grands souverains de la Bible, comme le roi David, sont aussi des exemples de guerriers de la tradition judéo-chrétienne.

Notre planète Terre a connu beaucoup de beaux exemples de l'art du guerrier. 

Le secret de l'art du guerrier — et le principe même de la vision Shambhala — est de ne pas avoir peur de qui l'on est.

Voilà en dernière analyse la définition de la vaillance : ne pas avoir peur de soi.

La vision Shambhala nous enseigne que devant les graves problèmes du monde nous pouvons être héroïques et bienveillants à la fois.

Cette vision est le contraire de l'égoïsme.

Quand nous avons peur de nous-mêmes et que le monde nous paraît menaçant, nous devenons extrêmement égoïstes. Nous tâchons alors de bâtir notre petit nid bien à nous, notre propre cocon, afin d'y vivre seul et en sécurité.

À Vrai dire, nous pouvons être beaucoup plus vaillants que cela.

Nous devons projeter notre pensée plus loin, au-delà de notre maison, au-delà du feu qui brûle dans la cheminée, au-delà du souci d'envoyer nos enfants à l'école ou de nous rendre au travail le matin.

Nous devons essayer de voir comment nous pouvons aider le monde; si nous n'apportons pas notre aide, personne ne le fera. C'est à notre tour d'aider le monde. Toutefois, venir en aide aux autres ne signifie pas qu'il faille renoncer à sa vie personnelle. 

Pour aider les gens, nul besoin de se précipiter pour devenir le maire de la ville ou le président des États-Unis; il suffit de commencer par sa famille, ses amis, son entourage.

En fait, on peut commencer par soi-même. L'important est de se rendre compte qu'on est constamment de service, qu'on ne peut jamais se détendre, car le monde tout entier a besoin d'aide. 

Bien que nous soyons chacun responsable d'aider le monde, Il se peut qu'en essayant d'imposer nos idées ou notre aide aux autres, nous finissions par ajouter au chaos. Bien des gens ont des théories sur les besoins du monde. Certains affirment que le monde a besoin de communisme, d'autres qu'il a besoin de démocratie; pour certains, la technologie sauvera le monde, pour d'autres, elle le détruira.

Les enseignements Shambhala ne visent pas à convertir le monde à une nouvelle théorie. La vision Shambhala part de l'hypothèse qu'il nous faut d'abord découvrir en nous-mêmes ce que nous pouvons offrir au monde avant d'établir une société illuminée.

Donc, pour commencer, nous devons nous efforcer d'examiner notre propre expérience afin de voir ce qu'elle contient d'utile pour ennoblir notre existence et pour aider les autres à en faire autant.

Si nous sommes disposés à y jeter un coup d'œil impartial, nous verrons que, malgré tous nos problèmes et toute notre confusion, malgré tous les hauts et les bas émotionnels et psychologiques, il y a quelque chose d'intrinsèquement bon dans notre existence d'êtres humains.

À moins d'expérimenter ce fondement de bonté dans notre propre vie, nous ne pouvons prétendre améliorer la vie des autres. Si nous ne sommes que des êtres misérables et malheureux, comment pourrions-nous même imaginer une société éveillée, et encore plus la réaliser?

Pour découvrir la bonté véritable, il faut savoir apprécier des expériences très simples. Nous ne parlons pas ici du sentiment de bien-être que l'on éprouve lorsqu'on gagne un million de dollars, qu'on termine ses études universitaires ou qu'on s'achète une nouvelle maison; nous parlons de ce qu'il y a de foncièrement bon dans le fait d'être en vie, et cela ne dépend ni de nos réalisations, ni de l'accomplissement de nos souhaits.

C'est une bonté qu'il nous est donné d'entrevoir à chaque instant, mais souvent nous ne la reconnaissons pas. Quand nous percevons une couleur brillante, nous sommes témoins de notre propre bonté inhérente. 

Quand nous entendons un son agréable, c'est notre propre bonté intrinsèque que nous entendons. Lorsque nous sortons de la douche, nous nous sentons propres et revigorés, et lorsque nous quittons une pièce mal aérée, nous apprécions la bouffée soudaine d'air frais.

Peut-être ces événements ne durent-ils qu'une fraction de seconde : ils n'en sont pas moins des expériences authentiques de bonté. Ce sont des choses qui nous arrivent constamment, mais la plupart du temps nous n'en tenons pas compte, les considérant comme des expériences banales ou comme de pures coïncidences.

Selon les principes Shambhala, en revanche, il vaut la peine de reconnaître ces instants et d'en profiter, car ils révèlent la non-agression et la fraîcheur — la bonté fondamentale — qui sont la base de notre vie. Tout être humain est doué d'une nature fondamentale de bonté, qui n'est ni diluée ni troublée. 

Cette bonté-là contient une douceur et une appréciation immenses. Parce que nous sommes des êtres humains, nous pouvons faire l'amour. Nous pouvons caresser quelqu'un d'un doux attouchement ou l'embrasser avec une douce compréhension. 

Nous savons être sensibles à la beauté, apprécier ce que le monde a de meilleur. Nous savons apprécier son éclat : le jaune du jaune, le rouge du rouge, Le vert du vert, Le pourpre du pourpre. Notre expérience est réelle. 

Quand le jaune est jaune, pouvons-nous dire qu'il est rouge, parce que sa qualité de jaune ne nous plaît pas? Ce serait contraire à la réalité. Quand le soleil luit, pouvons-nous le rejeter et dire que sa lumière est atroce? pouvons-nous vraiment le dire? S'il fait un soleil radieux ou que la neige tombe merveilleusement, nous l'apprécions.

Et quand nous apprécions la réalité, elle peut réellement agir sur nous. Peut-être devons-nous nous lever le matin après bien peu d'heures de sommeil, mais si nous regardons par la fenêtre et que nous voyons briller le soleil, cela nous donnera de l'entrain.

Nous avons vraiment le pouvoir de nous guérir de la dépression si nous reconnaissons que le monde est bon. L'idée que le monde est bon est loin d'être arbitraire; il est bon parce que nous pouvons faire l'expérience de sa bonté.

Si nous pouvons faire l'expérience d'un monde sain et direct, franc et réel, c'est parce que notre nature inhérente épouse tout naturellement ce qu'il y a de bon dans les situations. 

Notre potentiel humain d'intelligence et de dignité s'accorde à l'expérience de l'éclat intense d'un ciel bleu, à la fraîcheur des champs verdoyants et à la beauté des arbres et des montagnes.

Nous avons un lien concret avec la réalité qui a le pouvoir de nous éveiller et de nous donner le sentiment que nous sommes intrinsèquement, fondamentalement bons.

La vision Shambhala nous apprend à nous accorder à notre capacité de nous éveiller et à nous rendre compte que la bonté peut surgir dans notre vie. En fait, elle y surgit déjà.

Toutefois, il reste encore une question. Peut-être avons nous déjà établi un lien réel avec notre monde : un aperçu du soleil, une vision de couleurs vives, de la belle musique, un bon repas, tout ce qu'on veut…

Mais quel rapport ont ces aperçus de bonté avec notre expérience courante? D'une part, on pourrait se dire : « Je veux m'emparer de cette bonté qui est en moi et dans le monde phénoménal »; on va alors courir à droite et à gauche, en essayant de trouver un moyen de se l'approprier.

Ou bien, à un niveau encore plus grossier, on pourrait se demander : « Combien ça coûte pour l'obtenir? L'expérience était si belle, je veux la posséder. » Le Problème essentiel dans cette approche est que l'on ne sera jamais satisfait, même si on obtient ce qu'on veut, parce qu'on continuera à désirer avec la même ardeur.

Si l'on se promène sur la Cinquième Avenue à New York, par exemple, on peut voir cette forme d'acharnement. On pourrait se dire que les gens qui fréquentent les boutiques de la Cinquième Avenue ont bon goût et qu'ils ont donc la possibilité de réaliser la dignité humaine.

Cependant, c'est comme s'ils étaient couverts d'épines. Ils veulent saisir plus, toujours plus.

D'autres, par contre, essaient de s'approcher de la bonté par le biais de la soumission et de l'humiliation de soi.

Quelqu'un nous dit qu'il peut nous rendre heureux, pourvu que nous consacrions notre vie à sa cause. Si nous croyons que cette personne possède la bonté que nous cherchons, alors, pour y accéder, nous irons jusqu'à nous raser la tête, à revêtir une robe, à ramper par terre et à manger avec les mains. Nous sommes prêts à vendre notre dignité et à devenir un esclave.

Dans ces deux situations, on s'efforce de retrouver quelque chose de bon. Quelque chose de réel. Celui qui est riche est prêt à y mettre des milliers de dollars, celui qui est pauvre à y engager sa vie.

Mais il y a quelque chose qui ne va pas dans ces deux approches.

Où donc est le problème? Quand on commence à entrevoir ce potentiel de bonté qui existe en chacun, on prend souvent sa découverte bien trop au sérieux. On est prêt à tuer pour la bonté, à mourir pour la bonté, tellement on y tient.

Ce dont on manque, c'est de sens de l'humour. L'humour, dans ce contexte, ne consiste pas à raconter des blagues ou à faire le pitre, ni non plus à critiquer les autres et à se moquer d'eux. Le véritable sens de l'humour procède par touches légères : on ne roue pas de coups la réalité, on l'apprécie en l'effleurant légèrement.

La vision Shambhala est fondée sur la redécouverte de ce sens de l'humour parfait et réel, de cette appréciation faite de contacts doux. En jetant un coup d'œil sur soi-même, en examinant ses activités et en contemplant son esprit, on peut retrouver le sens de l'humour que l'on a perdu au cours de sa vie.

Pour commencer, il faut se pencher sur sa propre réalité domestique : couteaux, fourchettes, assiettes, téléphone, lave-vaisselle et serviettes. Des choses banales, qui n'ont rien de mystique ni d'extraordinaire; mais si l'on n'établit pas un lien avec les situations ordinaires et quotidiennes, si l'on n'examine pas l'aspect routinier de sa vie, on ne découvrira jamais l'humour ou la dignité…

Ni, à vrai dire, quelque réalité que ce soit. 

La façon dont on se peigne, dont on s'habille, dont on lave la vaisselle : voilà autant de prolongements de la santé, autant de moyens d'entrer en contact avec la réalité. 

Évidemment, une fourchette est une fourchette, elle est tout simplement un ustensile qui sert à manger. Mais, en même temps, le degré de santé et de dignité que l'on éprouve peut dépendre de la façon dont on se sert de la fourchette.

Très simplement, la vision Shambhala se propose d'inciter les gens à comprendre la façon dont ils vivent, leur rapport avec la vie ordinaire.

En tant qu'êtres humains, nous sommes foncièrement éveillés et nous pouvons réellement comprendre la réalité. Nous ne sommes pas esclaves de notre vie; nous sommes libres. Être libre, dans ce cas, signifie tout simplement que nous avons un corps et un esprit et que nous avons le pouvoir de nous élever Pour établir un rapport avec notre réalité fondé sur la dignité et l'humour.

Si nous retrouvons notre vitalité, nous constaterons que l'univers entier — y compris les saisons, les chutes de neige, la glace et la boue — collabore puissamment avec nous. 

La vie est une situation amusante, mais elle ne se moque pas de nous. Nous découvrirons qu'après  tout nous savons comment nous y prendre avec la vie, que nous réussissons à manier notre univers correctement, parfaitement, avec un sentiment d'élévation. 

Découvrir la bonté fondamentale n'est pas une expérience particulièrement religieuse. Cela consiste plutôt à nous rendre compte que nous pouvons faire directement l'expérience de la réalité et du monde dans lequel nous vivons réellement, que nous pouvons aussi les travailler directement.

Faire l'expérience de la bonté fondamentale de notre vie nous fait sentir que nous sommes des personnes intelligentes et correctes et que le monde ne constitue pas une menace. 

Lorsque nous avons le sentiment que notre vie est authentique et bonne, nous n'avons plus besoin de nous duper ni de duper autrui. Nous pouvons voir nos défauts sans nous sentir coupables ou dévalorisés, et en même temps nous prenons conscience de notre capacité à étendre cette bonté aux autres. Nous Pouvons dire la vérité sans ambages, être complètement ouverts et fermes à la fois.

L'essence de l'art du guerrier, l'essence de la vaillance humaine, est le refus de désespérer d'une personne ou d'une situation. Nous ne pouvons jamais dire que nous sommes tout simplement en train de perdre tous nos moyens, pas plus que nous pouvons le dire de quelqu'un d'autre ou du monde.

Au cours de notre vie, il y aura de grands problèmes dans le monde; mais assurons-nous qu'au Cours de notre vie il n'y aura pas de catastrophes. Nous avons le pouvoir de les empêcher. Il n'en tient qu'à nous. Et pour commencer, nous pouvons sauver le monde de la destruction.

C'est la raison d'être de la vision Shambhala.

C'est une idée millénaire : en servant le monde, nous pouvons le sauver. Cependant, il ne suffit pas de sauver le monde, nous devons encore nous efforcer de bâtir une société humaine éveillée.

Dans ce livre, nous allons examiner les fondements d'une société éveillée et le chemin qui y mène, plutôt que de présenter une fantaisie utopique de ce que pourrait être une société éveillée. 

Si nous voulons aider le monde, nous devons faire une démarche personnelle; nous ne pouvons nous limiter à théoriser et à spéculer sur notre destination.

Chacun d'entre nous doit découvrir par lui-même ce que signifie une société éveillée ainsi que le moyen de la réaliser.

Ce que j'espère, c'est que mon exposition de la voie du guerrier de Shambhala amènera l'aube de cette découverte.



Extrait de Shambala - La Voie sacrée du Guerrier -



Chögyam Trungpa



Billet proposé par Aron O’Raney