Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Bonheur Contre Plaisir








De nos jours, les gens confondent parfois bonheur et plaisir. 



Il y a peu, je m'adressais à un public indien, à Raipur.

Je souligne que le bonheur est le but de la vie. Un membre de l'auditoire prend la parole pour remarquer que, selon l'enseignement de Rajneesch, le plus grand moment de bonheur intervient dans l'activité sexuelle. 

Donc, grâce au sexe, en conclut cet homme, on peut devenir heureux. 

— L'homme voulait savoir ce que je pensais de cette idée. 

Je lui ai répondu que de mon point de vue le bonheur le plus élevé est celui que l'on atteint au stade de la libération, quand la souffrance s'annule. 

C'est cela, le bonheur authentique et durable. 

Le vrai bonheur est plus en rapport avec le cœur et l'esprit, car celui qui dépend surtout du plaisir physique est instable. 

Un jour, il est là, le lendemain il a disparu. 

Et pourtant, les êtres humains ; s'y entendent souvent pour confondre les deux. 

Tous les jours, malgré tous nos efforts, nous avons du mal à prendre la bonne décision, à effectuer le meilleur choix — notamment parce que ce sont aussi les plus difficiles, ceux qui impliquent un sacrifice. 

De tout temps, une légion de philosophes, de théologiens et de psychologues s'est lancée dans l'exploration de notre rapport au plaisir, afin de lui assigner sa juste place dans la vie. 

Au IIIe siècle avant Jésus-Christ, Épicure a fondé son système philosophique sur cette affirmation : « Le plaisir est le début et la fin d'une vie de félicité. »

Mais Épicure lui-même a reconnu l'importance du bon sens et de la modération, en admettant que la soumission débridée aux plaisirs des sens pouvait au contraire parfois conduire à la souffrance. 

À la fin, du XIXe siècle, Sigmund Freud formulait à son tour sa propre théorie du plaisir. 

Selon lui, le désir de se libérer de pulsions instinctives inassouvies est la force qui motive tout notre appareil psychique. Autrement dit, la recherche du plaisir est notre désir fondamental.

Au XXe siècle, une armée de neurobiologistes a choisi d'écarter ces spéculations philosophiques pour sonder ; l'hypothalamus et les régions limbiques du cerveau au moyen d'électrodes, à la recherche du point qui, stimulé électriquement, engendrerait le plaisir. 

En réalité, personne n'a réellement besoin des philosophes de l'antiquité, des psychanalystes du XIXe siècle ou des scientifiques du XXe pour l'aider à comprendre le plaisir. 

D'emblée, nous savons le reconnaître : un geste, un sourire de l'être aimé, un bain chaud par un après-midi pluvieux et froid, la beauté d'un coucher de soleil y suffisent. 

Mais un flash de cocaïne, l'extase d'un shoot d'héroïne, les débordements de l'alcool, une sexualité débridée, la griserie d'un jour de chance au casino, ce sont aussi là de réels plaisirs, dont bien des gens, dans notre société, ont besoin. 

Certes, aucune solution toute faite ne permet d'éviter les plaisirs destructeurs.

Et pourtant, il existe un moyen de mieux s'y prendre.

Il suffit pour cela de reformuler toute décision en ces termes : « Cela va-t-il me procurer du bonheur ? » 

Cette simple question permet de se conduire plus intelligemment, et pas seulement pour décider si l'on doit céder à tel ou tel menu plaisir. 

Elle confère aux choix de tous les jours une tournure nouvelle. 

L'accent n'est plus mis sur ce que l'on se refuse, mais sur ce que l'on recherche : le bonheur ultime, stable et permanent, tel que le définit le Dalaï-Lama. 

Un bonheur qui, en dépit des hauts et des bas de l'existence, reste la pièce maîtresse.

Dans cette perspective, il est plus facile de prendre la bonne décision, car on agit pour se donner quelque chose à soi-même, et non pour s'en priver ou se le refuser. 

À partir de là, plutôt que de se mettre à l'écart, on va de l'avant.

Plutôt que de rejeter l'existence, on y adhère pleinement. 

L'intime conviction de s'acheminer vers le bonheur exerce ses effets en profondeur, elle rend plus réceptif, elle ouvre à la joie de vivre. 



L’Art Du Bonheur — Extrait des entretiens (1982) entre le Dalaï-Lama et Howard Cutler — Psychiatre et neurologue



Billet proposé par Aron O’Raney