Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Aie Pitié De Moi, Mon Âme






Pourquoi pleures-tu, mon Âme ? 
Connais-tu ma faiblesse ? 
Tes larmes me frappent fort et me font mal, 
Car j'ignore mes torts. 
Jusqu'à quand pleureras-tu ? 
Je n'ai que des mots humains 
Pour interpréter tes rêves, 
Tes désirs et tes commandements. 

Regarde-moi, mon Âme ; j'ai 
Consumé ma vie entière à respecter 
Tes enseignements. Vois combien 
Je souffre ! J'ai épuisé ma 
Vie à te suivre. 

Mon cœur a glorifié le 
Trône, mais il est désormais tombé en esclavage ; 
Ma patience était une compagne, mais 
Désormais elle lutte contre moi ; 
Ma jeunesse était mon espoir, mais 
Désormais elle réprimande ma négligence. 
Pourquoi, mon Âme, exiges-tu tout ? 
J'ai renoncé au plaisir 
Et j'ai délaissé la joie de vivre 

En suivant la voie que tu 
M'as incité à suivre. 
Sois juste avec moi, ou appelle la Mort 
Pour me désentraver, 
Car la justice est ta gloire. 

Aie pitié de moi, mon Âme. 
Tu m'as chargé d'un Amour si grand que 
Je ne puis plus porter ce fardeau. L'Amour et 
Toi êtes des puissances inséparables ; la Matière 
Et Moi sommes des faiblesses inséparables. 
La lutte cessera-t-elle jamais 
Entre le fort et le faible ? 

Aie pitié de moi, mon Âme. 
Tu m'as fait voir la Fortune hors d'accès 
De mon étreinte. Toi et la Fortune séjournez 
Au sommet de la montagne ; la Misère et Moi sommes 
Tous deux abandonnés dans le creux de 
La vallée. La montagne et la vallée 
S'uniront-elles jamais ? 

Aie pitié de moi, mon Âme. 
Tu m'as montré la Beauté, mais tu me l'as 
Ensuite dissimulée. La Beauté et Toi vivez 
Dans la lumière ; l'Ignorance et Moi sommes 
Liés ensemble dans les ténèbres. La lumière 
Envahira-t-elle jamais les ténèbres ? 

Tu aspires au Jugement dernier, 
Dont tu te réjouis avant l'heure ; 
Mais ce corps souffre en cette vie 
Ici-bas. 
Telle est, mon Âme, la déconvenue. 

Tu te hâtes vers l'Éternité,
Mais ce corps va lentement vers 
La mort. Tu ne l'attends pas, 
Et il ne peut aller Vite. 
Telle est, mon Âme, la tristesse. 

Tu t'élèves, attirée par 
Les cieux, mais ce corps retombe à cause de 
La pesanteur de la terre. Tu ne le consoles 
Pas, et il ne t'apprécie pas. 
Telle est, mon Âme, la douleur. 

Tu es riche dans la sagesse, mais ce  
Corps est pauvre dans l'entendement.  
Tu ne transiges pas  
Et il n'obéit pas  
Telle est, mon Âme, l'extrême souffrance. 

Dans le silence de la nuit tu visites  
La Bien-aimée et tu aimes la douceur de  
Sa présence. Ce corps reste toujours  
La victime amère de l'espoir et de la séparation.  
Telle est, mon Âme, le supplice angoissant.  
Aie pitié de moi, mon Âme ! 


Mille Et Une Nuit - Extrait De Rires Et Larmes -



Khalil Gibran 



Billet proposé par Aron O’Raney