Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

L’homme Est En mer







Depuis l’enfance matelot,
Il livre au hasard sombre une rude bataille.

Pluie ou bourrasque, il faut qu’il sorte,
Il faut qu’il aille, Car les petits enfants ont faim.

Il part le soir
Quand l’eau profonde monte aux marches du musoir.

Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles.

La femme est au logis, cousant les vieilles toiles,
Remmaillant les filets, préparant l’hameçon,

Surveillant l’âtre où bout la soupe de poisson,
Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment.

Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment,
Il s’en va dans l’abîme et s’en va dans la nuit.

Dur labeur ! tout est noir, tout est froid ; rien ne luit.

Dans les brisants, parmi les lames en démence,
L’endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense,

Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant,
Où se plaît le poisson aux nageoires d’argent,

Ce n’est qu’un point ;

c’est grand deux fois comme la chambre.

Or, la nuit, dans l’ondée et la brume, en décembre,
Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant,

Comme il faut calculer la marée et le vent !
Comme il faut combiner sûrement les manœuvres !

Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres ;
Le gouffre roule et tord ses plis démesurés

Et fait râler d’horreur les agrès effarés.

Lui, songe à sa Jeannie au sein des mers glacées,
Et Jeannie en pleurant l’appelle ; et leurs pensées

Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du cœur.



Les Pauvres Gens - La Légende des siècles -

Victor Hugo.

Billet proposé par Aron O’Raney