Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Rubayat, Quatrains LI À LX






LI

Le bien et le mal se disputent l'avantage, ici-bas.

Le Ciel n'est pas responsable du bonheur ou du malheur que le destin nous apporte.

Ne remercie pas le Ciel ou ne l'accuse pas... 

Il est indifférent à tes joies comme à tes peines.

LII

Si tu as greffé sur ton cœur la rose de l'Amour, ta vie n'a pas été inutile, 

ou bien si tu as cherché à entendre la voix d'Allah,

ou bien encore si tu as brandi ta coupe en souriant au plaisir.

LIII

Prudence, voyageur ! 

La route où tu marches est dangereuse. 

Le glaive du Destin est très affilé. 

Si tu vois des amandes douces, ne les cueille pas.

Il y a du poison.

LIV

Un jardin, une jeune fille onduleuse, une urne de vin,

mon désir et mon amertume : voilà mon Paradis et mon Enfer. 

Mais, qui a parcouru le Ciel et l'Enfer ?

LV

Toi, dont la joue humilie l'églantine, toi, dont le visage ressemble à celui d'une idole chinoise,

sais-tu que ton regard velouté a rendu le roi de Babylone pareil au fou du jeu d'échecs qui recule devant la reine ?

LVI

La vie s'écoule.

Que reste-t-il de Bagdad et de Balk ?

Le moindre heurt est fatal à la rose trop épanouie.

Bois du vin, et contemple la lune en évoquant les 
civilisations qu'elle a vues s'éteindre.

LVII

Écoute ce que la Sagesse te répète toute la journée : 

« La vie est brève. 

Tu n'as rien de commun avec les plantes qui repoussent après avoir été coupées. »

LVIII

Les rhéteurs et les savants silencieux sont morts sans avoir pu s'entendre sur l'être et le non-être.

Ignorants, mes frères, 

continuons de savourer le jus de la grappe, 

et laissons ces grands hommes se régaler de raisins secs.

LIX

Ma naissance n'apporta pas le moindre profit à l'univers. 

Ma mort ne diminuera ni son immensité ni sa splendeur. 

Personne n'a jamais pu m'expliquer pourquoi je suis venu, 

Pourquoi je partirais.

LX

Nous tomberons sur le chemin de l'Amour. 

Le Destin nous piétinera. 

Ô jeune fille, ô ma coupe enchanteresse, 

lève-toi et donne-moi tes lèvres, 

en attendant que je sois poussière !




Omar Khayyâm.
Traduit par Franz Toussaint, Paris, L'Édition d'art H. Piazza.




Texte Proposé par Aron O’Raney