Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Désert d'Abraham






Avant Moïse et le Sinaï, il y eut Abraham, le premier à faire un pas hors de lui-même vers l’inconnu, vers l'Autre qui l'appelait du plus loin de son silence.

Alors, la terre prit des allures de chemins, et Abraham comprit que la vie est une longue marche dans le désert.

« Yhwh dit à Abrâm : va vers toi-même, quitte, ton pays, ta parenté, la maison de ton père, va vers le lieu que je te montrerai » (Gn 12,1).

Aller dans le désert, c’est d’abord « partir vers soi-même ». C’est à cela que nous sommes invités.

Pour se connaître véritablement soi-même, il s’agit de « quitter » un certain nombre de mémoires avec lesquelles nous confondons notre identité.

Quitter le connu, le reconnu que nous croyons être, pour l’inconnu, le méconnu que nous sommes.

Inutile ici de détailler les multiples attachements ou crispations, tous légitimes, à la maison, au père, à la mère, qui nous évitent le face-à-face avec notre néant.

Philon d’Alexandrie dira que « quitter la maison de son père » c’est « quitter le langage », c’est-à-dire les références qui nous structurent.

Lorsque la conscience n'a plus un mot, plus une image, plus un concept pour se dire, elle entre dans un espace infini que symbolise bien l'espace sans limite du désert.

Mais cette marche à travers le silence, vers l'infini et le sans-limite de soi-même n'est pas démarche d'anéantissement ; elle renoue avec ce que l'homme a d'Éternel, cet Éternel qu'il est lui même et que lui voilent les occupations et les préoccupations du temps.

Pour Abraham, cet Éternel est un Autre, une Altérité qui le fonde. « Se connaître soi-même c'est se découvrir connu », dira plus tard l'Évangile de Thomas.

Dans l'immensité et l'immobilité du désert, on sait qu'on ne se crée pas soi-même, on sait que le moindre de nos souffles vient d'ailleurs.

Se connaître soi-même, c'est connaître le Vivant qui nous donne d'être ce que nous sommes et connaître que ce Vivant est toujours prêt à nous retirer, comme à nous offrir, le souffle de nos narines.

Il y a des prétentions et des autosuffisances qui ne résistent pas à un vrai quart d'heure de méditation dans le désert.

Abraham et les patriarches aimaient s'asseoir, à la tombée de la nuit, à même la terre nue, sous les étoiles, bénissant leur fatigue, souriant de leurs désirs dérisoires.

Il leur arrivait d'être là, terriblement là, au point de ne faire qu'un avec « Celui qui est là, présent ».

« Ya-hou », Ô lui, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, Présence ardente et silencieuse, Présence de l’Être, Présence de l’Autre, qui nous efface et qui nous fonde.



Jean-Yves Leloup
Extrait de « Déserts, Déserts »




Billet proposé par Aron O’Raney