Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Contentement Intérieur







Toute notre culture occidentale paraît fondée sur l’acquisition matérielle. Nous sommes cernés, bombardés de publicités. Il est difficile de ne pas se laisser influencer par toutes ces choses qui nous font envie.
On dirait que cela n’aura jamais de fin. Qu’en pensez-vous?

« Je pense qu'il existe deux sortes de désir, répond le Dalaï-Lama. Certains sont positifs. Le désir du bonheur, qui est absolument légitime. Le désir de paix. Le désir d’un monde plus harmonieux, plus amical.

Certains désirs sont donc très salutaires.

Mais, passé un certain seuil, les désirs deviennent déraisonnables et finissent par être une source de troubles.

En ce moment, je me rends dans les supermarchés. Cela me plaît. Au spectacle de tous ces articles, je sens naître un sentiment de désir, une impulsion première : « Je veux ceci, je veux cela. »

Ensuite, seconde réaction, je m’interroge : « En ai-je réellement besoin? »

Généralement, la réponse est négative. Si vous suivez ce désir-là, très vite vos poches se vident.

En revanche, l'autre registre du désir, fondé sur des besoins essentiels — se nourrir, se vêtir, trouver un toit —, s'avère plus raisonnable.

Quelquefois, le caractère excessif ou négatif d’un désir dépend de la société dans laquelle on vit. Dans un monde prospère où il faut une voiture pour mieux organiser sa vie quotidienne, il n’y a certainement aucun mal à désirer cette voiture.

Mais en Inde, dans Un village pauvre où l’on vit fort bien sans véhicule, cette envie peut finir, même si vous possédez l’argent nécessaire à cet achat, par être une source d’ennuis en suscitant le malaise chez vos voisins.

Et si étant déjà propriétaire d’une voiture, vous avez envie d’un véhicule plus coûteux, vous vous exposerez, dans votre société, au même genre de problèmes.

Posséder une voiture plus chère que celle de ses voisins peut leur poser problème à eux, c'est certain, ai-je argumenté, Mais à son propriétaire ce véhicule n'apportera que satisfaction et plaisir.

Le Dalaï-Lama me contredit d'un geste et me répond avec fermeté : — Non... La seule satisfaction de soi ne peut suffire à déterminer si un désir est positif ou négatif.

Au  moment de commettre son crime, un meurtrier peut en retirer un plaisir qui ne justifie en rien son geste. Toutes les actions contraires à la vertu — le mensonge, le vol, l’adultère, etc. — sont commises par des gens qui, sur le moment, sont capables d’en retirer un sentiment de satisfaction.

La ligne de démarcation entre le caractère positif ou négatif d’un désir ou d’un acte ne tient pas à cette satisfaction immédiate, mais plutôt à ses conséquences ultimes, positives ou négatives.

Si le désir de posséder des biens plus coûteux ne repose que sur une seule posture mentale, « en vouloir toujours plus », alors on finit par atteindre la limite de ce que l’on peut obtenir.

On se heurte à la réalité. Et, une fois cette limite atteinte, on perd tout espoir, on sombre dans la dépression et tout ce qui l’accompagne.

C’est là le danger inhérent à ce type de désir : il mène tout droit à la convoitise, fondée sur une attente démesurée. À son tour, la convoitise conduit à la frustration.

Car la motivation essentielle de la convoitise, c’est l’assouvissement, mais l’ironie veut qu’une fois obtenu l’objet de son désir on ne soit toujours pas satisfait.

Ainsi la convoitise est sans limites et source de troubles.

Le seul antidote, c’est le contentement : alors, peu importe que l’on ail obtenu satisfaction, on demeure content en  dépit de tout.

Dès lors, comment atteindre le contentement intérieur?

Il y a deux méthodes.

La première consiste à obtenir tout ce que l'on veut et tout cc que l'on désire : argent, maisons, voitures, conjoint idéal, physique impeccable.

Le Dalaï-Lama a déjà mis en évidence les inconvénients de cette manière d'aborder l'existence.

La seconde, là plus sure, ce n'est pas d'avoir ce que l'on veut, mais plutôt de vouloir et d'apprécier ce que l'on a. _

Je songe au cas de Christopher Reeve.

Depuis une chute de cheval en 1994, cet acteur, rendu célèbre par le rôle de Superman, souffre d'une lésion de la moelle épinière qui lui paralyse le corps à partir du cou et lui impose de recourir à un respirateur artificiel.

Lors d'une émission de télévision, en réponse à une question sur la dépression consécutive à son infirmité, Reeve a révélé avoir traversé une courte période de désespoir quand il était en unité de soins intensifs à l'hôpital.

Il a précisé toutefois que cette sensation s'était assez vite effacée, et qu'à présent, très sincèrement, il se considérait comme un « type chanceux », entouré de l'amour de sa femme et de ses enfants.

Il a parlé aussi avec gratitude des rapides avancées de la science qui, estime-t-il, sera en mesure de découvrir un traitement au cours de la décennie à venir : il y a quelques années à peine, il est probable qu'il aurait succombé à ses blessures.

En racontant comment il s'est adapté à sa paralysie, Reeve a confié qu'au début, si son désespoir s'était rapidement estompé, d'innocentes phrases comme « Je monte juste chercher quelque chose » suffisaient à déclencher sa rancœur.

Il a appris à faire face à ce genre de réaction :

« J’ai compris que le seul moyen d'avancer dans l'existence, c'est de considérer ses atouts, de voir de quoi vous êtes encore capable. Dans mon cas, heureusement, je ne souffre d'aucune lésion du cerveau; je peux encore me servir de ma tête ».

En se concentrant sur ses ressources, Reeve s'est décidé à « s'en servir » pour sensibiliser l'opinion, pour venir en aide aux autres, et il a des projets de films.


L’Art Du Bonheur — Extrait des entretiens (1982) entre le Dalaï-Lama et Howard Cutler — Psychiatre et neurologue



Billet proposé par Aron O’Raney