Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Buisson Épineux







Aller au bout d'une question fondamentale, essentielle, est une forme de traversée du désert.

Moïse est allé au bout de la sienne, il en ressort brulant, mais non consumé.

Une voix s'est fait entendre. L'Être n'est pas indifférent à la misère des hommes, le mal n'est pas fatalité, il est aiguillon pour que se manifestent les facultés co créatrices de l'homme. « 

"Yhwh dit: j'ai vu la misère de mon peuple qui réside en Egypte. J'ai prêté l'oreille à la clameur que lui arrachent ses surveillants… 

Maintenant va, je t'envoie auprès de Pharaon pour faire sortir d'Egypte mon peuple…» (Ex 3, 7-10) 

Mais, dans le désert, Moïse a oublié le langage, sa parole est devenue brève et hésitante. Le désir d'ordonner et de conduire l'a quitté, la fréquentation de ses abîmes le porte davantage à l'effacement: 

« Qui suis-je pour aller trouver Pharaon et pour faire sortir d'Egypte les enfants d'Israël? » (Ex 3, 11)

Je ne sais point parler… Envoie qui tu veux!

« Qui suis-je?» est la bonne question à se poser dans le désert.

La réponse, après quelques jours de soif, ne se fait Jamais attendre: « Rien! » 

« Je ne suis rien. » Moïse a vécu plus d'une fois cette réponse, mais il découvre maintenant qu'au cœur de ce rien, un rien épineux, vit une force, une Présence, un « je suis avec toi ». 

Et c'est là un des grands cadeaux du désert, découvrir qu'on  n'est jamais moins seul que lorsqu'on est seul, au-delà du moi, il y a un pur « Je Suis ». 

Là où  cèdent nos forces, se réveille une nouvelle énergie. 

Là où s'arrête notre compréhension, naît une autre Conscience. 

Découvrir qu'il y a en soi plus grand que soi, plus aimant, plus intelligent que soi, c'est ce qui nous donne la grâce, comme à Moïse, de revenir vers la ville pour inviter ses amis au désert... 

Mais Moïse était-il naïf? 

Pensait-il que trois jours suffiraient au peuple pour faire l'expérience qui était la sienne ?

C'est pourtant ce qu'il demandera à Pharaon: « Trois Jours de marche dans le désert, pour y servir Dieu. » 

André Neher le rappelle: « Dans le projet primitif, le désert ne devrait être que cela, non pas un itinéraire, mais le lieu d'un instant mystique. (1) »

C'est vrai qu'il suffit d'un instant pour « lâcher prise », pour renoncer à ses illusions et découvrir

« Celui qui est » quand nous ne sommes plus rien...

Un instant, trois jours ne suffiront pas aux Hébreux. Ils devront errer quarante ans dans le désert.

Quarante, beau chiffre pour symboliser les épreuves, la maturité, qui viendront peut-être à bout de nos identifications, de nos représentations,

Pour que nous puissions toucher enfin la  pierre précieuse, la terre promise, l'incréé qui veille au fond de nos cœurs.


(1)André Neher, Moïse et la vocation juive, Coll. "Maîtres spirituels", Ed Seuil, 1956.



Jean-Yves Leloup
Extrait de « Déserts, Déserts »




Billet proposé par Aron O’Raney