Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

En Parlant Du Plaisir






Le plaisir est un chant de liberté,
Mais il n'est pas la liberté.

Il est la floraison de vos désirs,
Mais il n'en est pas le fruit.

Il est une profondeur appelant une hauteur,
Mais il n'est le bas ni le haut.

Il est l'encagé qui prend son envol,
Mais il n'est pas l'espace qui l'entoure.

En vérité, le plaisir est un chant de liberté.

O combien j'aimerais vous entendre
le chanter de tout votre cœur.

Mais je ne souhaiterais pas qu'en le chantant
vous perdiez votre cœur.

Certains parmi vos jeunes recherchent le plaisir
comme s'il était tout.

Et on les juge et les blâme.

Or, je ne les jugerais ni ne les blâmerais ;
je voudrais seulement qu'ils continuent de chercher.

Car ils trouveront le plaisir, mais pas lui seul.

Le plaisir a sept sœurs, et la moindre d'entre elles
est plus belle que le plaisir.

N'avez-vous pas entendu parler de l'homme
qui creusait la terre à la recherche de racines
et qui tomba sur un trésor ?

Certains parmi vos anciens se souviennent de
leurs plaisirs avec regret,
comme si c'étaient des fautes
commises en état d'ivresse.

Mais le regret est assombrissement de l'esprit
et non pas un châtiment.

Ils devraient s'en souvenir avec reconnaissance,
comme une moisson d'été.

Cependant, s'ils trouvent du réconfort
dans leur regret, qu'ils soient réconfortés.

Et il en est parmi vous qui ne sont
ni assez jeunes pour chercher,
ni assez vieux pour se souvenir.

Dans leur crainte de la recherche et du souvenir,
ils fuient tout plaisir,
de peur de négliger l'esprit ou de l'offenser.

Et c'est dans leur renoncement qu'ils
trouvent leur plaisir.

Eux aussi trouveront un trésor en déterrant
des racines de leurs mains tremblantes.

Mais dites-moi, qui peut offenser l'esprit ?

Le rossignol offense-t-il le silence de la nuit ?
La luciole offense-t-elle les étoiles ?

Votre feu ou votre fumée sont-ils
un fardeau pour le vent ?

Pensez-vous que l'esprit est une flaque d'eau
que vous pouvez troubler avec un bâton ?

Souvent, en vous refusant du plaisir,
vous ne faites qu'entasser le désir
dans les replis de votre être.

Qui sait si ce qui est repoussé aujourd'hui
n'est pas en attente du lendemain ?

Même votre corps connaît son héritage
et ses besoins légitimes, et refuse d'être dupé.

Votre corps est la harpe de votre âme,

À vous d'en tirer des sons discordants ou une mélodie.

Et maintenant vous vous demandez en votre cœur :
« Comment distinguer dans le plaisir
ce qui est bon de ce qui n'est pas bon ? »

Allez dans vos champs et vos jardins
apprendre ce qu'est le plaisir de l'abeille
de butiner le miel de la fleur,

Mais aussi le plaisir de la fleur
de livrer son nectar à l'abeille.

Pour l'abeille une fleur est fontaine de vie,

Et pour la fleur une abeille est messagère d'amour.

Et pour les deux, abeille et fleur,
donner et recevoir du plaisir
sont un besoin et une extase.

Peuple d'Orphalèse,
soyez dans vos plaisirs tels des fleurs et abeilles.


Le Prophéte, Extraits 89-93 —
Khalil Gibran


Billet proposé par Aron O’Raney