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Syrie… Moi, Asma El-Assad, Femme De Dictateur




Asma El-Assad, ici à Paris en décembre 2010, a contribué à donner une image moderne de son pays. © Miguel Medina / AFP




Autrefois Hissée En Europe Au Rang De Nouvelle Lady Di, L'épouse De Bachar El-Assad Est Condamnée À Soutenir Son Mari.


La « Rose du désert » était promise à un brillant avenir.

La presse people l'avait même surnommée la « nouvelle Lady Di ».

Mais un an après le début de la révolution syrienne, Asma El-Assad semble condamnée à suivre le sort réservé à son mari.

Tout avait pourtant commencé comme dans un conte.

Lui, médecin de 27 ans, arrivé en Grande-Bretagne en 1992 pour poursuivre sa spécialisation en ophtalmologie.

Elle, de dix ans sa cadette, née à Acton, dans la banlieue de Londres, où elle a obtenu son diplôme en informatique et en littérature française au King's College.

Fille d'un cardiologue reconnu au Royaume-Uni et d'une diplomate de l'ambassade de Syrie, elle rencontre vite Bachar, fils du président Hafez El-Assad, un jeune célibataire convoité par toute la communauté.

Très vite, Bachar est séduit par cette magnifique beauté arabe aux traits fins, malgré sa confession sunnite, comme 80 % des Syriens. « Elle parlait mieux l'anglais que l'Arabe, qu'elle ne pratiquait que dans sa famille », raconte Ignace Leverrier, ancien diplomate français et fin connaisseur de la Syrie.

Forcé de revenir au pays après la mort tragique de son frère aîné Basel, le futur président n'en oublie pas moins sa princesse, malgré les innombrables propositions qui affluent à Damas.

Pendant ce temps, Asma ne chôme pas. Elle est devenue spécialiste dans les hedge funds à la Deutsche Bank, puis dans les fusions-acquisitions à la banque JP Morgan à Londres, puis à New York.

À la mort de Hafez El-Assad, en juin 2000, Bachar va enfin chercher Asma au Royaume-Uni, pour l'épouser en Syrie.

Or la nouvelle première dame de Syrie est loin d'être la bienvenue à Damas.

Deux autres femmes, la mère de Bachar, Anissa, et sa soeur aînée, Bouchra, exercent déjà une influence considérable sur le palais présidentiel, et voient d'un très mauvais oeil l'arrivée de celle qu'elles considèrent comme une vulgaire « pièce rapportée ».

À tel point que la soeur de Bachar serait même allée jusqu'à gifler Asma, devant les yeux de Bachar, sans que celui-ci n'intervienne, rapporte Ignace Leverrier.

« La famille était déjà réputée pour être composée de personnes très dures », raconte l'ex-diplomate.

En effet, quelques années plus tôt, le beau-frère Maher, aujourd'hui à la tête de la redoutable 4e division blindée, avait déjà tiré une balle sur son beau-frère Assef Chawkat. »

Dépression

Cette situation plonge Asma dans une terrible détresse psychologique.

En 2003, la première dame, devenue dramatiquement maigre, est même hospitalisée pour dépression.

Mais le vent va tourner en 2007.

Tout d'abord au sein de la famille El-Assad, où Bachar arrive enfin à s'imposer.

Très vite, Asma se voit confier des activités humanitaires, jusqu'ici entièrement sous le contrôle du parti Baas.

La première dame développe des ONG pour la promotion de la femme ou la protection des handicapés en Syrie, porteuses d'images positives pour Bachar.

Second tournant, l'ouverture à l'étranger, initiée par Nicolas Sarkozy en 2008, offre à la première dame une stature internationale.

Le 14 juillet 2008, Asma fait sensation, par sa beauté et sa grâce, aux côtés de son mari, sur les Champs-Élysées.

Contribuant à donner une image moderne de son pays, elle arrive même à faire de l'ombre à la nouvelle première dame de France, Carla-Bruni Sarkozy.

« Cette ouverture s'est accompagnée du financement, par l'UE, des bonnes oeuvres d'Asma », rappelle Ignace Leverrier.

L'Europe avait réalisé des appels d'offres pour des missions caritatives en Syrie.

Bien sûr, seules celles d'Asma y répondaient.

« En décembre 2010, le couple présidentiel français reçoit à déjeuner Asma et Bachar, pour ce que Paris Match décrit comme la visite de « deux amoureux » à Paris.


Interrogée à l'occasion par l'hebdomadaire sur le rôle qu'elle joue aux côtés de son mari, celle que l'on compare déjà à Rania de Jordanie répond, tout sourire :

« Je ne pense pas que mon mari ait un problème d'image ».

« Au printemps 2011, le magazine américain Vogue consacre même plusieurs pages dithyrambiques à « la plus fraîche et la plus magnétique des premières dames », aujourd'hui âgée de 36 ans.

Or, au même moment, en Syrie, une quinzaine d'enfants de la ville de Deraa sont enlevés par les autorités pour avoir tagué des graffitis anti-Bachar El-Assad.


« Aucune autorité » (diplomate)

« Il est dit qu'Asma a demandé à son mari de ne pas faire couler de sang », relate Ignace Leverrier. Bachar ne l'écoutera pas.

Un an et 8 500 morts plus tard, celle qui vantait le rôle des femmes en Syrie s'est tue.

Pourtant, son père est originaire de la ville de Homs, considérée comme le bastion de la contestation, aujourd'hui dévastée par les bombardements.

En septembre, la première dame accepte enfin la demande d'un groupe d'humanitaires de rencontrer des victimes des exactions, rapporte le quotidien britannique The Independant.

D'après un témoin de la scène, non seulement Asma n'a pas réagi, mais elle a même paru indifférente au sort des manifestants.

« Elle est maintenant totalement paralysée, explique Chris Doyle, le directeur du Conseil pour l'entente arabo-britannique.

Le régime ne lui laissera jamais la possibilité d'exprimer le moindre désaccord. »

Pour faire taire les rumeurs annonçant son départ pour Londres, la première dame apparaît, pour la première fois depuis le début de la révolte, le 11 janvier.

Au beau milieu d'un meeting de son mari peut-on apercevoir son visage lisse, fragile, presque apeuré, les bras entourant ses deux enfants, Karim et Zein.

Pendant deux heures, Bachar accuse l'étranger de comploter contre son pays.

Un mois plus tard, Asma s'exprime enfin.

À travers un communiqué laconique envoyé au Times de Londres, elle explique que « le président est le président de la Syrie, non d'une faction de Syriens, et la première dame l'appuie dans ce rôle ».

D'après le courriel, « l'agenda extrêmement chargé de la première dame est toujours principalement consacré aux associations caritatives (...) ainsi qu'au soutien du président ».

Enfin, indique le mail, la première dame « s'occupe également d'encourager le dialogue.

Elle est à l'écoute et réconforte les familles victimes de la violence ».

« Tout le monde sait qu'Asma n'a aucune autorité sur les affaires sécuritaires de la Syrie », affirme Ignace Leverrier.

« Le régime ne pourrait pas se permettre de la laisser partir. »

Pour certains internautes syriens, il est déjà trop tard.

La « Rose du désert » est devenue la « Marie-Antoinette » des temps modernes.


Si le destin de Bachar El-Assad est toujours semé d'incertitudes, une chose est sûre. Sa femme, en Syrie comme en Occident, a définitivement dit adieu au titre de princesse du coeur.



Le Point.fr — Publication du 8 mars 2012 —

Billet proposé par Aron O’Raney