Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Qui es-tu toi, qui es-tu ?








En pensant,

en prenant des ombres au filet
Dans la solitude profonde.

Toi aussi tu es loin,
Bien plus loin que personne.
Penseur, lâcheur d'oiseaux,
Images dissipées et lampes enterrées.
Clocher de brumes,
Comme tu es loin, tout là-haut !
Étouffant le gémir,
taciturne meunier
de la farine obscure de l'espoir,
la nuit s'en vient à toi,
Rampant, loin de la ville.

Ta présence a changé et m'est
Chose étrangère.
Je pense,
Longuement je parcours cette vie avant toi.
Ma vie avant personne, ma vie,
Mon âpre vie.
Le cri face à la mer,
le cri au coeur des pierres,
en courant libre et fou,
Dans la buée de la mer.
Cri et triste furie, solitude marine.
Emballé, violent, élancé vers le ciel.

Toi, femme, qu'étais-tu alors ?

Quelle lame,
Quelle branche de cet immense éventail ?

Aussi lointaine qu'à présent.
Incendie dans le bois !
Croix bleues de l'incendie.
Brûle, brûle et flamboie,
Pétille en arbres de lumière.
Il s'écroule et crépite.
Incendie, incendie.

Blessée par des copeaux de feu mon âme danse.
Qui appelle ?
Quel silence peuplé d'échos ?
Heure de nostalgie,
heure de l'allégresse, heure de solitude,
Heure mienne entre toutes !
Trompe qui passe en chantant dans le vent.
Tant de passion des pleurs
Qui se noue à mon corps.

Toutes racines secouées,
Toutes les vagues à l'assaut !
Et mon âme roulait, gaie, triste, interminable.

Pensées et lampes enterrées
Dans la profonde solitude.

Qui es-tu toi, qui es-tu ?



Pablo Neruda —


Billet proposé par Aron O’Raney