Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

En Parlant Du Bien Et Du Mal…






Je peux vous parler du bien en vous, mais non du mal.

Car qu'est-ce que le mal,
sinon le bien torturé par sa faim et sa soif ?

En vérité, lorsque le bien est affamé, il cherche sa pitance dans les ténébreuses cavernes ; et assoiffé, il boit même des eaux mortes.

Vous êtes bons lorsque vous ne faites qu'un avec vous-mêmes,

Toutefois, si vous ne faites pas qu'un avec vous-mêmes, vous n'êtes pas mauvais.

Car une maison divisée n'est pas un repaire de brigands, rien qu'une maison divisée.

Et un navire sans gouvernail peut errer sans but,
au milieu des îles périlleuses,
sans pour autant sombrer.

Vous êtes bons,
si vous vous évertuez à donner de vous-mêmes ;

Mais vous n'êtes pas mauvais,
si vous cherchez votre propre intérêt.

Car lorsque vous cherchez un tel profit, vous êtes semblables à cette racine qui s'accroche à la terre,
et en tète le sein.

Certes, le fruit ne peut dire à la racine :
« Sois comme moi mûr et plein, toujours généreux. »

Car pour le fruit donner est une nécessité,
comme recevoir est une nécessité pour la racine.

Vous êtes bons lorsque vous parlez pleinement éveillés.

Pourtant vous n'êtes pas mauvais,
si vous dormez alors que votre langue divague.

Et même un discours chancelant peut fortifier une langue affaiblie.

Vous êtes bons lorsque vous marchez vers votre but
d'un pas ferme et vaillant.

Cependant vous n'êtes pas mauvais,
si vous y allez en boitant.

Car même ceux qui boitent ne reculent pas.

Mais vous qui êtes forts et agiles,
veillez à ne pas boiter devant les boiteux.
En signe de bonté d'âme.

Ainsi il est mille façons de se rendre bons,
cependant vous n'êtes pas mauvais,
si vous n'avez pas su l'être.

Vous êtes seulement des paresseux et des traînards.

Dommage que les cerfs ne puissent enseigner
la rapidité aux tortues.

En votre désir du moi géant réside la bonté en vous ;
et ce désir se trouve en chacun de vous.

Mais chez certains ce désir est un torrent
qui se précipite puissamment vers la mer,
emportant les secrets des collines
et les chants des forêts.

Et chez d'autres ce n'est qu'un ruisseau plat
qui se perd en méandres et courbes
et s'attarde à atteindre le rivage.

Mais que celui qui désire ardemment ne dise pas
à celui qui désire peu :
« Pourquoi es-tu lent et hésitant ? »

Car le véritable bon ne demande pas
à celui qui est nu : « Où sont tes habits ? »

Ni au sans-logis : « Qu'est-il arrivé à ta maison ? »



Le Prophéte, Extraits 82,85 —


Khalil Gibran
Billet proposé par Aron O’Raney