Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Les Yeux Ouverts







Nous sommes tous solitaires, solitaires devant la naissance (comme l’enfant qui naît doit se sentir seul !) ; solitaires devant la mort ; solitaires dans la maladie, même si nous sommes convenablement soignés ; solitaires au travail, car même au milieu d’un groupe, même à la chaîne, comme le forçat ou l’ouvrier moderne, chacun travaille seul.

Mais je ne vois pas que l’écrivain soit plus seul qu’un autre.

Considérez cette maison : il s’y fait presque continuellement un va-et-vient d’êtres : c’est comme une respiration.

Ce n’est qu’à de très rares périodes de ma vie que je me suis sentie seule, et encore jamais tout à fait.

Je suis seule au travail, si c’est être seule qu’être entourée d’idées ou d’être nés de son esprit ; je suis seule, le matin, de très bonne heure quand je regarde l’aube de ma fenêtre ou de la terrasse ; seule le soir quand je ferme la porte de la maison en regardant les étoiles.

Ce qui veut dire qu’au fond je ne suis pas seule.


Mais dans la vie courante, de nouveau, nous dépendons des êtres et ils dépendent de nous.

J’ai beaucoup d’amis dans le village ; les personnes que j’emploie et sans lesquelles j’aurai du mal à me maintenir dans cette maison après tout assez isolée, et manquant du temps et des forces physiques qu’il faudrait pour faire tout le travail ménager et celui du jardin, sont des amies ; sans quoi elles ne seraient pas là.

Je ne conçois pas qu’on se croie quitte envers un être parce qu’on lui a donné (ou qu’on en a reçu) un salaire ; ou, comme dans les villes, qu’on ait obtenu de lui un objet (un journal mettons) contre quelques sous, ou des aliments contre une coupure.

(C’est d’ailleurs l’idée de base de Denier du rêve : une pièce de monnaie passe de main en main, mais ses possesseurs successifs sont seuls).

Et c’est ce qui me fait aimer la vie dans les très petites villes ou au village. Le marchand de comestibles, quand il vient livrer sa marchandise, prend un verre de vin ou de cidre avec moi, quand il en a le temps.

Une maladie dans la famille de ma secrétaire m’inquiète comme si cette personne malade que je n’ai jamais vue, était ma parente ; j’ai pour ma femme de ménage autant d’estime et de respect qu’on pourrait en avoir pour une soeur.

L’été, les enfants de l’école maternelle viennent de temps en temps jouer dans le jardin ; le jardinier de la propriété d’en face est un ami qui me rend visite quand il fait froid pour boire une tasse de café ou de thé.

Il y a aussi bien entendu, hors du village, des amitiés fondées sur des goûts en commun (telle musique, telle peinture, tels livres), sur des opinions ou des sentiments en commun, mais l’amitié, quelles qu’en soient les autres raisons, me paraît surtout née de la sympathie spontanée, ou parfois lentement acquise, envers un être humain comme nous, et de l’habitude de se rendre service les uns aux autres.

Quand on accueille beaucoup les êtres, on n’est jamais ce qui s’appelle seul.

La classe (mot détestable, que je voudrais voir supprimer comme le mot caste) ne compte pas ; la culture, au fond, très peu : ce qui n’est certes pas dit pour rabaisser la culture. Je ne nie pas non plus le phénomène qu’on appelle « la classe », mais les êtres sans cesse le transcendent.


Les Yeux ouverts — Extrait —


Marguerite Yourcenar (1903 –1987)
Texte proposé par Aron O’Raney