Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

L’Éclair






Le travail humain !

C’est l’explosion qui éclaire mon abîme

de temps en temps.


« Rien n’est vanité ;

à la science, et en avant ! »

Crie l’Ecclésiaste moderne, c’est-à-dire Tout le monde.


Et pourtant les cadavres

des méchants et des fainéants

tombent sur le cœur des autres…


Ah !

vite, vite un peu ;

là-bas,

par delà la nuit,

ces récompenses futures, éternelles…

les échappons-nous ?…


— Qu’y puis-je ?

Je connais le travail ;

et la science est trop lente.

Que la prière galope et que la lumière gronde

je le vois bien.


C’est trop simple,

et il fait trop chaud ;

on se passera de moi.


J’ai mon devoir,

j’en serai fier à la façon de plusieurs,

en le mettant de côté.


Ma vie est usée.


Allons !

feignons, fainéantons,

ô pitié !


Et nous existerons en nous amusant,

en rêvant amours monstres

et univers fantastiques,

en nous plaignant

et en querellant les apparences du monde,

saltimbanque, mendiant, artiste, bandit,

— prêtre !


Sur mon lit d’hôpital,

l’odeur de l’encens m’est revenue si puissante ;

gardien des aromates sacrés,

confesseur,

martyr…


Je reconnais là ma sale éducation d’enfance.


Puis quoi !…


Aller mes vingt ans,

si les autres vont vingt ans…


Non ! Non !

à présent je me révolte contre la mort !



Le travail paraît trop léger à mon orgueil :


Ma trahison au monde serait un supplice trop court.


Au dernier moment,

j’attaquerais à droite,

à gauche…


Alors,


— oh ! — chère pauvre âme,


L’éternité ne serait-elle pas perdue pour nous !




Arthur Rimbaud



Billet proposé par Aron O’Raney