Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Mot







Braves gens,
prenez garde aux choses que vous dites !

Tout peut sortir d'un mot
qu'en passant vous perdîtes ;

TOUT, la haine et le deuil !

Et ne m'objectez pas que vos amis sont sûrs

Et que vous parlez bas.


Ecoutez bien ceci :


Tête-à-tête, en pantoufle,

Portes closes, chez vous,
sans un témoin qui souffle,

Vous dites à l'oreille du plus mystérieux

De vos amis de cœur
ou si vous aimez mieux,

Vous murmurez tout seul,
croyant presque vous taire,

Dans le fond d'une cave à trente pieds sous terre,

Un mot désagréable à quelque individu.


Ce MOT —
que vous croyez que l'on n'a pas entendu,

Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre

Court à peine lâché,
part, bondit, sort de l'ombre ;

Tenez, il est dehors !
Il connaît son chemin ;

Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,

De bons souliers ferrés,
un passeport en règle ;

Au besoin, il prendrait des ailes,
comme l'aigle !

Il vous échappe, il fuit, rien ne l'arrêtera ;

Il suit le quai, franchit la place, et cætera

Passe l'eau sans bateau
dans la saison des crues,

Et va, tout à travers un dédale de rues,

Droit chez le citoyen dont vous avez parlé.


Il sait le numéro, l'étage ; il a la clé,

Il monte l'escalier, ouvre la porte,
passe, entre, arrive

Et railleur,
regardant l'homme en face dit :

« Me voilà !

Je sors de la bouche d'un tel. »

Et c'est fait.

Vous avez un ennemi mortel.



Victor Hugo



Billet proposé par Aron O’Raney