Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Bhaja Govindam, L’hymne De Shankara






1.Adore l’Univers, Vénère l’Univers, Chante l’Univers ! Tu es fou de penser que tes règles de grammaire au jour de ta mort pourraient bien t’aider.

2.Tu es fou ! Abandonne cette idée d’entasser, tourne ton esprit vers ce qui est réel et jouis du fruit des actes du passé.

3.Il ne faut pas te noyer dans l’illusion des passions et des plaisirs qui viennent d’un nombril ou d’un torse. Ce ne sont que des variations sur le thème de la viande, et ne faiblit pas quand tu dois te le rappeler à toi-même, encore, et encore.

4.La vie d’un homme est aussi incertaine que l’est la goutte qui tremble sur la feuille du lotus, alors sache que ce monde est la proie de la maladie, de l’Ego et des peines.

5.Aussi longtemps qu’un homme est fort et capable de nourrir sa famille, vois l’affection que tous lui portent. Mais nul dans sa maison ne prendra peine de lui dire un seul mot quand son corps fléchira par son âge.

6.Tant qu’il est vaillant, les membres de sa famille s’enquièrent de son bien-être, mais dès que l’âme partira du corps, même sa propre épouse s’enfuira en voyant sa dépouille.

7.L’enfance est passée à jouer. La jeunesse s’attache aux femmes. La vieillesse se meurt à ruminer les choses du passé. Mais bien peu prennent le temps de s’intéresser à ce qui fait l’universel.

8.Qui est ton épouse ? Qui est ton fils ? Comme cette boucle[2] est étrange ! De qui viens tu et d’où ? Frère, questionne-toi sur ces vérités-là.

9.De la compagnie des sages[3] vient le détachement, le détachement libère de l’illusion et mène la réalisation qui conduit à être libéré-vivant[4].

10.A quoi bon le désir quand la jeunesse est morte ? Que faire de tout un lac qui n’aurait plus d’eau ? Où est cet équipage quand la prospérité s’est évanouie ? Que dire de l’apparente multiplicité du monde si la vérité est connue ?

11.Ne te vante pas trop de ta richesse, de tes amis ou de ta jeunesse, car chacun d’eux peut être détruit en moins d’une seconde et libère-toi des illusions de ce monde d’apparence pour atteindre la vérité éternelle.

12.Jours et nuits, aubes et crépuscules, hivers et printemps vont et viennent. Le temps joue comme la vie s’éteint. Mais l’orage de nos désirs jamais ne renonce.

13.Oh fou que tu es ! Pourquoi cette obsession de la richesse ? Y a-t-il quelqu’un qui te guide ? Il n’y a qu’une chose parmi les trois mondes pour te sauver du tourbillon de l’océan de tes vies. Viens et monte vite dans le bateau qui vogue vers ta réalisation.

14.Il y en a qui vont les cheveux emmêlés, d’autres avec le crâne fraîchement rasé, d’autres s’arrachent les cheveux, d’autres s’habillent de safran et d’autres de couleurs variées. Cela est juste un gagne-pain. Tu sauras avant eux toute la vérité quand ces fous à jamais ne la verront pas.

15.La force a laissé le corps de cet homme vieux, sa tête est devenue chauve, ses dents ont quitté ses gencives et il tient sur des béquilles. Même alors il s’accroche et s’arrime fermement à des désirs qui ne porteront nul fruit.

16.Voici donc l’homme qui chauffait son dos et sa face au soleil et qui la nuit venue se blottit pour éloigner le froid ; il mange dans son bol la nourriture qui convient au mendiant et dors sous l’arbre. Quand bien même tout cela, il n’est qu’une poupée aux mains de ses passions.

17.Celui-là peut bien aller dans la ville sainte en pèlerinage[5], jeûner, faire la charité, puisqu’il est ignorant rien ne peut le sauver de cent autres naissances.

18.Prenant résidence dans un temple ou bien dessous un arbre, s’habillant de peau et dormant parterre, lâchant ses attaches et renonçant au confort, celui-là pourtant pris pour un saint est-il seulement content ?

19.Celui-là qui prend plaisir aux pratiques et aux rituels peut bien avoir ou pas un attachement. Mais seul celui qui fermement ancre son esprit dans l’univers peut jouir de la béatitude.

20.Qu’un homme lise un peu de texte sacré[6], boive un peu d’eau du Ganges, adore quelque dieu et il n’aura alors pas de combat avec la mort[7].

21.Né, encore, la mort, encore, à nouveau la naissance dans la maternelle matrice ! Comme il est difficile de traverser cet océan[8]. Oh Univers ! Sauve-moi de cela !

22.Il ne manque pas de vêtement, le sage errant, quand il y a quelques loques au bord du chemin. Libéré du vice et de la vertu, il marche. Celui qui vit en harmonie avec l’univers vit dans la béatitude, pur, net, comme un enfant ou comme quelqu’un qui n’aurait pas encore bu le poison.

23.Qui es-tu ? Qui je suis, moi ? D’où est-ce que je viens ? Qui furent ma mère et mon père ? Réfléchis donc à tout ce qui n’a pas d’essence et laisse de monde qui n’est qu’une chimère.

24.En moi, en toi, en tout, habite la même saveur. Ta colère et ton impatience n’ont pas de sens. Si tu veux atteindre cet état bientôt, sois toujours égal.

25.Ne perds pas ton énergie à gagner l’amour ou à combattre tes amis ou tes ennemis, tes enfants ou tes parents. Vois-toi en eux tous et laisse derrière toi cette impression qu’ils seraient des autres.

26.Laisse les désirs, la colère, la fierté, l’avidité et considère ta vraie nature puisque les fous sont ceux qui sont aveugles d’eux-mêmes et jetés dans cet enfer souffrent sans fin.

27.Souvent récite, médite sur l’univers dans ton cœur, chante ses mille gloires. Prends plaisir au noble et au sacré.

28.Celui qui cède à ses obsessions laisse son corps à la maladie et bien que la mort lui apporte une fin, jamais il ne laissera son âme malade.

29.La richesse n’est pas le bonheur et il n’y a vraiment nulle joie en elle. Pense à cela tout le temps. L’homme riche a peur de son propre fils, c’est la malédiction de l’argent partout.

30.Contrôle ton souffle[9], ne sois pas affecté par les influences extérieures et sépare le vrai du futile. Chante le sacré et fais taire l’esprit turbulent, fais cela avec soin, avec un soin extrême.

31.Oh vénérant au pied du lotus ! Sois bientôt libre de toutes les boucles. Au travers des sens maîtrisés et de l’esprit contrôlé, tu feras l’expérience du dieu qui réside dans ton coeur.

32.Ainsi le grammairien stupide qui était perdu dans les règles, a nettoyé sa vue et montré la lumière.

33.Adore l’univers, vénère l’univers, chante l’univers, Oh fou que tu es ! Rien d’autre que ce chant ne t’aidera à traverser l’océan de ta vie.


Traduction Wikisource -

Les douze premiers vers sont attribués au maître Shankara, les suivants à ceux qui l'accompagnaient à Bénarès.


Adi Shankara.
Billet proposé par Aron O’Raney