Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Asma El-Assad, La Fin Du Glamour




Asma El-Assad, en 2009 à Damas. Crédits photo : Martin Mai/TCS/thecoverstory/MAXPPP


Au printemps dernier Vogue a consacré plusieurs pages à « la plus fraîche et la plus magnétique des premières dames ».

L'épouse de Bachar El-Assad cautionne par son silence la répression menée contre les manifestants syriens.

L'ex-avocate d'affaires peut-elle faire autrement ?

Asma ne flâne plus au bras de son mari dans les ruelles de la vieille ville de Damas, avant d'aller dîner dans un de ces patios odorants, qui font le charme de la capitale syrienne.

Depuis bientôt un an que la révolte secoue son pays, la première dame, vedette des magazines glamour il n'y a pas si longtemps encore avec ses colliers d'agates griffés Channel, se fait des plus discrètes.

Ses proches, au début de l'insurrection, la devinaient perturbée, gênée, sans doute mal à l'aise ; elle qui a grandi dans les beaux quartiers de Londres.

Comment l'étudiante du Queen's College que ses camarades surnommaient Emma pouvait-elle se taire devant tous ces jeunes, tombés en pleine quête de liberté ?

Comment la brillante avocate d'affaires pouvait-elle refuser de voir la réalité en face ?

Au grand dam de ceux qui ont longtemps espéré en elle, Mme Assad, 36 ans, n'est sortie que mardi de son lourd silence.

Et encore pas directement, mais par le biais d'un courriel laconique que son bureau a transmis au quotidien britannique Times.

« Le président est le président de la Syrie, non d'une faction de Syriens, et la première dame l'appuie dans son rôle. » Fermez le ban.

On se croirait à un congrès du vieux parti Baas au pouvoir depuis quarante ans à Damas.

Asma El-Assad ou l'autre espoir déçu de milliers de Syriens.

Lorsqu'à l'automne 2000, elle change de vie pour épouser Bachar qui vient de succéder à son père, Hafez, mort quelques mois plus tôt, Mme la présidente incarne, pourtant, le visage de la modernité dans un pays à peine sorti de trente ans d'alignement sur le bloc soviétique. Elle et lui tranchent sur les us et coutumes locaux.

D'abord, c'est Bachar qui l'a choisie quelques années auparavant, lorsqu'il étudiait l'ophtalmologie à Londres.

Les deux époux s'aiment. Le mariage n'est nullement arrangé, comme c'est souvent le cas sous les latitudes orientales.

Son profil, d'autre part, impressionne : Asma est spécialiste des fusions-acquisitions chez JP Morgan.

Lorsqu'elle est venue en France pour la première fois avec le président Assad en 2001, se souvient un diplomate, on lui proposa d'aller visiter la boutique Hermès. « Pas du tout, fit répondre le palais à Damas. Madame préfère se rendre sur le campus de HEC. »

Quant à l'entretien proposé sur TF1 pour montrer « la belle dame », « ce n'est pas le genre de la maison », rétorqua-t-on, officiellement.


Prisonnière du système


Dans le huis clos du pouvoir familial, Asma en voyait déjà de toutes les couleurs. Elle doit affronter deux rivales :

Sa belle-mère, Anissa, qui veille sur l'héritage du tout-puissant clan Makhlouf, et une autre femme de caractère, Boushra, la sœur aînée de Bachar, qui est l'épouse du général Assef Shawkat, le redouté patron, à l'époque, des services de renseignements militaires.

En fait, ni l'une ni l'autre n'ont digéré ce mariage.

Asma est sunnite. Le clan lui aurait préféré une Alaouite, comme eux. Condamnée à la figuration, Asma, une veillée de Noël, frôlera même la dépression nerveuse.

Il faudra attendre que Bachar s'impose lui-même sur le reste du clan — c'est-à-dire à partir de 2006 — pour que la belle-mère renonce à son titre de première dame au profit de sa bru.

À l'étranger, la légende d'Asma est déjà forgée.

Dès 2002, elle est reçue avec son mari par la reine Elizabeth à Buckingham Palace.

En 2008, sa grâce et son minimalisme select font fureur pour le défilé du 14 Juillet sur les Champs-Élysées.

Les photographes s'en donnent à cœur joie.

À l'automne 2010, après un déjeuner à l'Élysée, Paris Match immortalise « deux amoureux à Paris ».

« Les gens veulent que vous vous impliquiez, confesse-t-elle pleine d'assurance à l'hebdomadaire. Ils ne veulent pas qu'une première dame soit là uniquement pour les cérémonies ».

En Syrie, Mme Assad a fondé des ONG pour améliorer la condition féminine et répondre aux besoins des enfants dans les camps de réfugiés.

L'épouse du raïs cherche à se rapprocher d'un peuple qu'elle n'a découvert qu'il y a dix ans.

« En fait, Bachar lui a transféré certains privilèges qui étaient jusque-là accordés au Baas », relativise l'ancien diplomate, Ignace Leverrier.

Peu importe, au printemps dernier, alors que la révolte gronde à Deraa dans le sud, Vogue consacre encore plusieurs pages dithyrambiques à « la plus fraîche et la plus magnétique des premières dames ».

Mais « la rose du désert » va se muer en une Marie-Antoinette, distante de son peuple. A-t-elle vraiment le choix ?

À plusieurs reprises, Asma participe à des réunions aux côtés de femmes venues lui raconter l'horreur de la répression.

« Elle sait ce qui se passe », assure une diplomate occidentale, qui se rend fréquemment à Damas.

Pourtant, devant ses hôtes, le visage d'Asma ne montre aucun signe de compassion, encore moins de réprobation devant la répression féroce qui s'abat sur les insurgés, y compris à Homs, la ville d'où est originaire son père, le Dr Fawas Akras.

Des rumeurs l'ont annoncée en fuite avec ses trois enfants.

« Elle n'a pas de marge de manœuvre au sein du système, constate Ignace Leverrier.

Elle ne peut ni communiquer, encore moins sortir du pays. »

Unie pour le meilleur et pour le pire avec Bachar El-Assad.



Le Figaro.FR — Georges Malbrunot publié le 07/02/2012

Billet proposé par Aron O’Raney