Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Qu’En Est-il De l’Ego ?




Absence d’Ego

C'est précisément dans cet effort en vue d'assurer notre bonheur, de nous maintenir en relation avec quelque chose d'autre, que réside le processus de l'Ego.

Mais un tel effort se révèle futile parce qu'il y a sans cesse des brèches dans notre monde apparemment solide, sans cesse des cycles de mort et de renaissance, un changement constant.

Le sentiment de la continuité et de la solidité du Soi est une illusion. En réalité il n'existe rien de tel qu'Ego, âme ou « Atman ».

Une succession de confusions crée l'Ego. En effet le processus qu'est l'Ego consiste en une agitation de confusion, une agitation d'agression, une agitation de cupidité — tout cela existant seulement dans l'instant.

Dès lors que nous ne pouvons nous cramponner à l'instant présent, il nous est impossible de nous accrocher au Moi, au Mien, d'en faire des choses solides.

L'expérience de la relation du Soi avec les objets extérieurs est en fait une discrimination momentanée, une pensée flottante. Si nous engendrons ces pensées flottantes avec une fréquence suffisante, nous pouvons créer l'illusion de la continuité et de la solidité.

Dans une projection cinématographique, les images individuelles se succèdent si rapidement qu'elles produisent l'illusion d'un mouvement continu. Aussi nous forgeons-nous une idée préconçue selon laquelle le Soi et l'autre sont solides et continus.

Munis de cette idée, nous manipulons nos pensées pour la confirmer et toute preuve du contraire nous effraie. Notre prison, c'est cela — cette peur d'être exposé, ce déni de l'impermanence.

Or seule la reconnaissance de l'impermanence nous donne la possibilité de mourir, de trouver l'espace pour renaître et d'apprécier la vie comme un processus créateur.

La compréhension de l'absence d'Ego se fait en deux temps. Dans un premier temps, nous nous rendons compte que l'Ego n'existe pas comme entité solide, qu'il est constamment changeant, et que c'étaient nos conceptions que le rendaient solide.

Nous en concluons que l'Ego n'existe pas. Mais nous avons encore formulé une conception subtile de l'absence d'Ego. Il reste quelqu'un pour observer l'absence d'Ego, un observateur qui s'identifie à cette absence pour maintenir son existence.

La seconde étape consiste à voir à travers cette conception subtile et à laisser tomber l'observateur. La véritable absence d'Ego est l'absence de la conception de l'absence d'Ego. D'abord quelqu'un perçoit l'absence d'Ego, puis il n'y a plus personne pour percevoir.

Dans le premier temps, on perçoit qu'il n'y a pas d'entité fixe, parce que chaque chose est relative à quelque chose d'autre. Dans un second temps, on comprend que la notion de relativité implique un observateur qui la perçoive, la confirme, ce qui introduit un nouveau type de relativité, le couple observateur — observé.

Dire que l'absence d'Ego existe réellement parce que les choses changent constamment ne va pas très loin, étant donné que nous nous accrochons encore au changement comme à quelque chose de solide.

L'absence d'Ego ne signifie pas seulement que la discontinuité implique le lâcher-prise. La véritable absence d'Ego implique aussi bien la non-existence de la discontinuité.

Et l'on ne peut donc s'accrocher non plus à l'idée de discontinuité. En fait la discontinuité n'opère pas réellement. Notre perception de la discontinuité est le produit de l'insécurité ; c'est un concept. Et il est de même de toute idée concernant l'unité sous-jacente aux phénomènes.

L'idée d'absence d'Ego a souvent servi à voiler la réalité de la naissance, de la souffrance, et de la mort.

Le problème réside dans le fait que, une fois conçues la notion d'absence d'Ego et celle de la souffrance, naissance et mort, on peut facilement se divertir ou se justifier en prétendant que la souffrance n'existe pas dès lors qu'il n'y a pas d'Ego pour la subir, et que ni la naissance ni la mort n'ont de réalité puisqu'il n'y a personne pour les observer.

C'est là seulement une façon de s'en tirer à bon compte. La philosophie du « Sunyata » (1) a souvent été déformée par la présentation d'arguments tels que : « il n'y a personne pour souffrir, alors pourquoi s'en faire ? Si vous souffres, ce doit être votre illusion ! » C'est là une simple opinion, une pure spéculation.

Nos lectures, nos réflexions sont de peu de poids lorsque nous souffrons réellement ; pouvons-nous alors rester indifférents ? Bien sûr que non ; la souffrance excède nos petites idées personnelles. Une véritable compréhension de l'absence d'Ego nous permet d'expérimenter pleinement la souffrance, la naissance et la mort, parce qu'il ne s'agit plus ici de délayages philosophiques.

Toute la question est de lâcher tous les points de repère, toutes les conceptions concernant ce qui est ou devrait être. Il devient alors possible de faire directement l'expérience des phénomènes, uniques et vifs.

Un espace formidable s'offre à l'expérience des choses, ce qui permet à l'expérience de se produire et de disparaître. Le mouvement s'insère dans un vaste espace. Tout ce qui survient, plaisir et douleur, naissance et mort et ainsi de suite, est expérimenté dans la pleine saveur, sans interférence.

Que cela Soit doux ou amer, on en fait complètement l'expérience, sans couverture philosophique ni interprétation émotionnelle qui rendent les choses aimables ou présentables.

Nous ne sommes jamais piégés dans la vie, car elle nous offre de constantes occasions d'exercer notre créativité, des défis qui nous provoquent à l'improvisation.

Ironiquement, si nous voyons clairement, si nous reconnaissons notre absence d'Ego, nous découvrirons peut-être que la souffrance recèle la félicité, l'impermanence, la continuité ou l'éternité, et l'absence d'Ego la qualité terrienne de l'être solide.

Mais cette félicité transcendantale, cette continuité et cet Être ne sont pas fondés sur des fantasmes, des idées ou des peurs.


(1) la vacuité des êtres et des choses, leur absence d'être en Soi (anātman), autrement dit l'inexistence de toute essence, de tout caractère fixe et inchangeant. Elle s'applique aux choses aussi bien qu'aux pensées et aux états d'esprits.



Chögyam Trungpa
Le Mythe De La Liberté
Billet proposé par Aron O’Raney