Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Or Je Suis D'ici







Or je suis d'ici
Au nord d'un pays à peine né
Dans un pays qui peine encore à naître

J'arpente l'ici de mon enfance
j'en prospecte les ailleurs


Né en Abitibi entre épinettes et bouleaux
La tête dans les nuages
les deux pieds sur terre

J'ai toujours cru que là où régnait le vert
Il m'était plus facile
de voir venir l'avenir
Or je suis d'ici


Quand j'étais dans le ventre de ma mère
Elle qui ne savait pas chanter
me disait toujours

Raôul pour que tu deviennes mon poète
Je mange chaque jour
ma soupe à l'alphabet

Y a plein de poèmes
qui coulent dans mon sang
Et dans le tien aussi


Ah ! comme j'en ai avalé
des lettres et des lettres

Comme j'en ai bavé
des voyelles et des consonnes

J'ai dû laisser tomber
sur les seins de ma mère

au moins trente-trois recueils de poèmes

Et j'en ai fait
des diarrhées de babebibobu
et des rots
de agogouggamenummenum

Or je suis d'ici


D'ailleurs qu'il m'en souvienne
autant que ma mémoire d'un futur doré

À la surface de mon rêve
Cent mille petits soleils

font danser les bancs de neige
Pendant que là-haut s'auréolent mes nuits


De la mouvance irisée
des aurores boréales
Ici-bas au plus bas de la terre
s'allume la Voie lactée

en plein coeur du roc aurifère
Au son de la musique
des marteaux-pilons
toute mon Abitibi
rock' n'rêve son avenir

J'entends encore et encore
driller la mitraille
des milliers de chenilles
aux dents d'acier


Mon coeur bâton de dynamite
faisant éclater
les tripes de la terre

Tout cela pour que l'or
coule dans mes veines

au nouveau Klondike
de mon espérance

car j'ai trouvé le filon
d'une richesse sans fin


Raôul Duguay —



Billet proposé par Aron O’Raney