Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Nouveau Gandhi




Anna Hazare avait rassemblé ses supporters le 27 décembre pour le premier jour de sa troisième grève de la faim. © Rajanish Kakade / AP Photo


Anna Hazare lutte contre la corruption avec les armes du Mahatma : désobéissance civile et grève de la faim. Un combat à l'issue incertaine.


Il y a eu des victoires, il y a eu des défaites.

Mais pour Anna Hazare, l'année 2011 fut stupéfiante. Ce vieil homme de 74 ans à la moue grimaçante a surgi des brumes d'un militantisme rural hérité du Mahatma Gandhi.

Un an plus tôt, nul ne connaissait son nom. Mais au printemps dernier, il brillait sous la lumière de la capitale de l'Inde, courtisé par l'élite, applaudi par les foules, adulé sur Facebook.

Imperturbable, têtu, rigide, Anna Hazare n'a rien cédé de son idée : obliger le gouvernement à adopter une loi impartiale contre la corruption. Parce qu'il n'était pas un politicien, parce qu'il incarnait la respectabilité, et parce qu'il offrait soudain à la classe moyenne un sens héroïque à la lutte sociale, Anna Hazare est devenu le gourou d'un large mouvement urbain.

À lui seul, il a orchestré une version indienne et musclée de Occupy Wall Street ou des Indignés.

La coupe, il est vrai, était pleine.

Car en Inde, l'explosion de certains secteurs économiques, dans le contexte frais d'un capitalisme néolibéral, attire les vautours.

Les mois passent et les scandales financiers se répètent, pour le grand discrédit du gouvernement aux couleurs du Parti du Congrès.

Pour ne citer qu'un exemple, en 2010 s'est ouvert le procès des licences en téléphonie mobile, vendues deux ans plus tôt au rabais à des opérateurs non éligibles contre des pots-de-vin : le Trésor aurait perdu jusqu'à quarante milliards de dollars.

Sans être le seul facteur, la corruption gangrène également les initiatives du gouvernement pour lutter contre la pauvreté, ses efforts ne parvenant pas à atteindre les démunis.

Aujourd'hui même, la Une des quotidiens est consacrée à une « honte nationale », de l'aveu du premier ministre M. Manmohan Singh : 42 % des enfants en Inde souffrent de malnutrition.

Autant d'éléments qui contribuent à faire naître un certain marasme chez les Indiens qui, après les promesses enjouées de la croissance, déchantent.

Dans les grandes villes, Anna Hazare a cristallisé l'exaspération rampante.

Valeurs de Gandhi

Pourtant, ses adversaires ont suffisamment mis en avant ses contradictions, et l'intéressé ne s'est pas privé de livrer, à l'occasion, d'embarrassantes inepties.

Car ses propositions comme la flagellation des alcooliques ou la peine de mort pour les fonctionnaires corrompus ont laissé sceptiques.

Mais Anna Hazare a offert aux Indiens de la classe moyenne, obnubilés par le désir de posséder un appartement à Gurgaon ou à New Delhi, la possibilité momentanée de racheter une forme de culpabilité collective.

Et pas besoin de partir dans les lointaines et éprouvantes campagnes du pays, il suffisait de se rassembler sur l'esplanade de Ramlila Maidan ou de Jantar Mantar à Delhi.

Pour un après-midi et un nimbu-pani (citron à l'eau), Anna Hazare offrait les valeurs de Gandhi, la fierté indienne, la conscience sociale et l'impétueux refus de la malhonnêteté.

Son calot gandhien vissé sur la tête, il a incarné, dans la chaleur de l'été, ces grandes idées. Chéri par les médias, le soutien populaire dont il a bénéficié a été phénoménal.

Son utilisation des armes de Gandhi, désobéissance civile et grève de la faim, a fait trembler le gouvernement.

Selon ses exigences, les parlementaires ont accepté d'étudier une nouvelle législation, la « Jan Lokpall bill », un projet radical mis au placard par tous les gouvernements depuis quarante-deux ans.

Il s'agit notamment d'instaurer un médiateur de la République, chargé de faire respecter les lois et d'identifier les fonctionnaires corrompus dans les États de l'Inde.

Dans le détail, le projet ne fait pas forcément l'unanimité, car la création d'un organe de surveillance tout-puissant pose des questions sur ses pouvoirs ou sur l'identité fédérale de l'Inde.

Anna Hazare demandait néanmoins l'adoption du texte avant la fin de la session parlementaire d'hiver, en décembre dernier. In extremis, la loi a buté sur des discussions enfiévrées, le 29 décembre à minuit, à la chambre haute du Parlement.

Le projet était alors présenté dans une version remaniée et « allégée », très insatisfaisante aux yeux d'Anna Hazare. Pour faire pression, il avait entamé son troisième jeûne, à Bombay. Mais cette fois-ci, la foule n'était plus au rendez-vous.

Affaibli par une bronchite et une infection pulmonaire, le vieil homme a dû renoncer à sa grève de la faim et se faire hospitaliser.

Affaibli

Aujourd'hui, le débat qui a mobilisé une année entière d'énergie politique en Inde est au point mort. Le bilan n'est pas à la hauteur des espoirs d'Anna Hazare. Le gandhien a aussi perdu de sa prestance.

Les critiques ont souligné ses limites : sa propension à ne s'en prendre qu'au gouvernement élu, son refus de toucher certains dossiers sensibles, ou sa condescendance à l'égard de la droite hindoue radicale.

Ironie du sort, des membres de son comité ont même fait face à des accusations de corruption.

Aujourd'hui, la santé encore fragile, Anna Hazare jure qu'il n'en a pas terminé.

« Je vais continuer la bataille, a-t-il déclaré à la presse.
C'est un combat qui se compte en années, pas en mois. »

Son projet de loi attend la prochaine rentrée parlementaire, en février. Il a pour lui le soutien des médias, qui accusent les élus d'hypocrisie et d'agir dans le seul intérêt de leurs camps politiques.

Mais Anna Hazare hésite sur la stratégie politique à adopter, à l'approche d'élections régionales.

Entouré de ses fidèles, dans son village natal de Ralegan Siddhi au Maharashtra, le vieil homme « réfléchit ».


Vanessa Dougnac - Le Point.fr — Publié le 12/01/2012 —
Billet proposé par Aron O’Raney