Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

La Guerre De L'eau Aura-t-Elle Lieu ?




Des habitants du quartier pauvre de Chandigarh, dans le nord de l'Inde, manifestent en portant des containers vides pour dénoncer le manque d'eau dans la région (REUTERS/Ajay Verma). Le Figaro, 31.07.2009 —

L'hydrologue Ghislain de Marsily, auteur de « L’eau, un trésor en partage », réagit au thème choisi pour la 3e édition du concours de nouvelles ENSTA-ParisTech, « Eaux d'ici, eaux de là... » Sa propre fiction sur le sujet serait plutôt noire... Rencontre.


Ghislain de Marsily: « Je crois plus aux émeutes de la faim qu'aux guerres de l'eau »


Né en 1939, ingénieur civil des mines, Ghislain de Marsily est professeur émérite à l’Université Paris-VI et à l’École des Mines de Paris.

Il est également membre de l’Académie des Sciences et de l’Académie des Technologies.

Spécialisé en hydrologie, il a principalement étudié les ressources en eau, la contamination des eaux par les activités humaines et les processus géologiques liés aux écoulements souterrains.

Il est l'auteur de « L'eau, un trésor en partage » (Dunod). Rencontre.

Ghislain de Marsily


Pourquoi vous êtes-vous intéressé à l’eau ?

G. de Marsily : Je suis né en Ile-de-France dans une exploitation agricole où il n’y avait pas d’eau l’été et où les membres de ma famille devaient aller chercher de l’eau à la ville. Dans mes études, je me suis intéressé aux sciences de la terre puis je me suis spécialisé sur les problèmes et la protection des eaux souterraines : où les trouve-t-on, comment elles viennent et se renouvellent, comment peut-on éviter de les polluer…

Quelle est l’importance de l’eau souterraine ?

Les eaux souterraines sont présentes presque partout dans des quantités variables et constituent une ressource idéale. L’eau de pluie y est stockée et alimente les rivières quand il ne pleut pas. Le Sahara dissimule des ressources gigantesques qui datent d’il y a 10.000 ans.

La Chine du Nord, qui manque d’eau, a pratiquement vidé ses nappes et va construire des canaux de plusieurs milliers de kilomètres pour amener de l’eau du Sud vers le Nord. L’Inde est aussi en train d’épuiser les ressources de tout le sous-continent.

Un jour, les Indiens devront vivre sur les pluies de l’année. En Australie, c’est l’inverse : l’eau d’irrigation s’infiltre dans les nappes au point que le niveau est arrivé proche du sol. Cette eau s’évapore et laisse des sels sur les terres, qui ne sont plus cultivables.



Logo du concours de nouvelles Ensta Paris Tech « Eaux d'ici Eaux de là. »


Quelles sont les principales sources de pollution de l’eau en France ?

Il y en a deux.

La première, diffuse, est présente partout à des concentrations plus ou moins importantes. Il s’agit notamment de produits agricoles comme les nitrates et les pesticides (1).

La seconde est plus ponctuelle et liée à l’industrie qui déverse ou stocke des produits dans les sols.

L’eau souterraine d’anciennes carrières et de sites d’enfouissement est polluée.

La mauvaise gestion s’est poursuivie dans les pays développés jusque dans les années 1980. Aujourd’hui, les sites industriels sont plus respectueux.

En revanche rien n’est fait concernant la pollution agricole.


Et dans les pays en voie de développement ?
Ils en sont où nous en étions il y a 50 ans.

La pollution agricole y est faible, car les engrais sont encore peu utilisés et on commence à peine à se soucier de la pollution industrielle.

Mais le plus préoccupant est le manque d’assainissement. Environ Trois cents millions de tonnes d’excréments humains sont répandues chaque année dans les sols.

Les bactéries et virus retournent dans les nappes phréatiques et contaminent les puits. L’eau non potable entraîne 2,5 millions de décès de jeunes enfants chaque année à cause de maladies telles que la diarrhée.

Risque-t-on de manquer d’eau ici ou là ?

On ne manque pas d’eau sur Terre.

Tout au plus n’est-elle pas potable à de rares endroits, comme sur les côtes de Mauritanie.

En France, il faut distinguer sécheresse agricole et hydrologique. La première a des conséquences sur les cultures et la seconde sur les populations.

Dans le deuxième cas, il y a un déficit de précipitations pendant les mois d’hiver. Les nappes ne se rechargent pas, d’où un déficit dans les sources au printemps.

Mais nous n’arriverons jamais au point où il n’y a plus d’eau. Aux villes de prendre leurs précautions et de faire des captages supplémentaires.

Pouvez-vous citer d’autres problèmes relatifs à l’eau ?
Dans l’Himalaya, le réchauffement fait fondre les glaciers.

Parfois, des barrages de glace se créent qui enserrent d’énormes lacs. Si la glace fond, le plan d’eau se vide en quelques minutes dans un effondrement phénoménal.

Le débit des rivières devient 100 à 1000 fois plus important et les berges sont submergées. La solution : vider le lac petit à petit.

Un autre problème qui préoccupe la population – surtout en France — est la présence de polluants organiques persistants (POP) en micro traces dans l’eau.

Une partie est liée à l’utilisation de médicaments (antibiotiques, stérilisants…) qui ressortent dans les urines et sont envoyés dans les eaux usées.

Les stations de traitements ne sont pas dimensionnées pour traiter ces produits. On ne sait pas à quel point le « cocktail » de POP a des risques.

Mais pour l’instant, on ne note pas de signe grave de détérioration de notre santé.

— Adrien Demilly —

Y aura-t-il des « guerres de l’eau » ?

Le Pakistan et l’Inde ont à gérer l’Indus, le Gange et le Brahmapoutre et sont à couteaux tirés. Mais ils ont néanmoins créé une commission de gestion des fleuves qui se réunit chaque année.

La situation est également tendue entre l’Egypte et l’Ethiopie, dont les sources abreuvent le lac Nasser. Mais les ressources en eau sont tellement importantes qu’il y a négociation.

En fait, je ne crois pas aux guerres de l’eau, mais plutôt aux émeutes de la faim. 95 % de l’eau dont nous avons besoin sert à faire pousser des cultures et abreuver des animaux.

Une pénurie en eau engendre donc des déficits de récoltes, des famines voire des émeutes comme dans la corne de l’Afrique.

Si vous pouviez participer au concours, quel serait votre thème ?

Si je devais écrire de la fiction, il s’agirait d’un roman noir, car la civilisation actuelle va dans le mur.

Notre péché majeur est la démographie. La planète n’est pas capable de nourrir 9 milliards d’individus de façon décente [population prévue pour 2050, NDLR].

Seuls les Chinois ont pris des mesures.

Certains pays subsahariens en sont encore à plus de cinq enfants par femme. Sans parler du changement climatique…

On rend la planète de moins en moins habitable. On peut craindre qu’à terme, la régulation démographique ne se fasse pas, par la maîtrise de la natalité, mais par les massacres et les famines.

Selon vous, quel est l’intérêt du concours de nouvelles pour les étudiants en sciences ?

L’intérêt, c’est de donner libre court à la parole de jeunes sur des problèmes qu’ils étudient.

J’ai espoir et confiance dans leur originalité.

Les gens de mon âge en ont trop vu et sortent peu de leur cadre de pensée rigide. Les jeunes auront peut-être des idées originales, altruistes, généreuses et probablement loufoques.


(1) Leur norme est respectivement de 50 mg et de 0,5 microgramme par litre d’eau. La concentration normale en nitrates dans la terre est de 5 mg par litre d’eau, mais énormément de captages frôlent les 50 mg.



Propos recueillis par Marion Sabourdy - Sciences & Avenir.fr
Article copublié sur Knowtex
Illustrations : portrait de G. de Marsily (DR), dessins d'Adrien Demilly ou « Vran », membre de Strip Science.



Billet proposé par Aron O’Raney