Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Il N'y A Pas D'oubli






Si vous me demandez où j'étais
je dois dire : « Il arrive que ».

Je dois parler du sol
Que les pierres obscurcissent,

Du fleuve qui en se prolongeant se détruit :

Je ne connais que les choses
Perdues par les oiseaux,

La mer laissée en arrière,
Ou ma soeur qui pleure.

Pourquoi tant de régions ?
Pourquoi un jourse joint-il à un jour ?

Pourquoi une nuit noire,
s'accumule-t-elle dans la bouche ?

Pourquoi des morts ?

Si vous me demandez d'où je viens,
je dois parleravec les choses brisées,

Avec des ustensiles trop amers,
Avec de grandes bêtes souvent pourries

Et avec mon coeur tourmenté.

Ce ne sont pas les souvenirs
Qui se sont croisés

Ni la colombe jaunâtre
Qui dort dans l'oubli,

Mais des visages avec des larmes,
des doigts dans la gorge,

Et ce qui s'effondre des feuilles :

L’obscurité d'un jour écoulé,
D’un jour nourri de notre triste sang.

Voici des violettes,
Des hirondelles,

Tout ce que nous aimons et qui figure
sur de douces cartes à longue traîne

où se promènent le temps et la douceur.

Mais ne pénétrons pas
Au-delà de ces dents,

Ne mordons pas aux écorces
Que le silence accumule,

Car je ne sais que répondre :

Il y a tant de morts,

Et tant de jetées
que le soleil rouge transperçait,

Et tant de têtes
Qui frappent les bateaux

Et tant de mains
Qui ont enfermé des baisers,

Et tant de choses
Que je veux oublier !


Pablo Neruda.



Billet proposé par Aron O’Raney