Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Aux Abords Du Grand Désert






Sur l’oasis abandonnée des hommes, aux abords du grand désert, là où Moulay Rahal faisait ses pauses nocturnes,

lorsqu’il venait chasser dans les premières dunes de sable ses vipères et ses cobras,

Planait ce soir-là une étrange atmosphère, un mélange de tristesse endeuillée et de vaste compassion.

Recroquevillé sur sa douleur infinie, Hammou n’était plus que l’ombre de lui-même, ne mangeant plus, depuis des jours, Que des dattes desséchées et le sable des dunes jaunes toutes proches que le vent enfouissait rageusement dans sa bouche.

Lorsqu’il vit son ami, le charmeur de serpents, Hammou le conteur eut un mouvement incontrôlé de fuite en avant.

Il ne songeait pas qu’un vivant pouvait venir en ces espaces désertés par les hommes et où seuls les reptiles et les scorpions traînaient leur venin et leur rage.

Il avait oublié que son ami Moulay Rahal n’était pas comme les autres hommes, et que sa vie était partagée entre la place Jamaa Lefna et les abords du désert.

Malgré sa honte, il abandonna sa tentative de fuite et, se contentant de baisser la tête, attendit, le regard résigné et sombre, les questions qu’il devinait déjà,

Et qui tombèrent aussitôt, comme autant de flèches douloureuses : pourquoi cette longue absence de la place des divertissements ?

Pourquoi ce retrait aux portes du désert ?

Quel est ce désespoir qui pèse sur le conteur qu’autrefois habitait le rire et la joie ?


Et maître Hammou narra à son ami, entre larmes et soupirs, cette nuit caniculaire qui le vit trébucher sur son tragique destin.

Le conteur de Marrakech était sorti avant l’aube pour accomplir ses ablutions aux pieds du palmier adossé à l’ancestrale maison familiale de terre ocre.

Le ciel était d’une beauté si intemporelle, si étrange !

On eût dit que les myriades d’étoiles qui sertissaient le front de la nuit, avaient décidé de prendre à jamais possession de l’univers.

Une paix inconnue, comme venue d’ailleurs, s’emparait des moindres recoins de l’espace.

Le Chergui (7), qui avait brûlé sans nuance, durant la journée, la terre blanche et les palmiers verts, n’était plus qu’un lointain souvenir.

Aucun souffle de vent, aucune de ces brises venant habituellement, en cette heure singulière située à la lisière du jour et de la nuit, offrir aux hommes et aux bêtes un bref répit au souffle du désert.

Mais surtout, et comme pour placer cette beauté et cette paix au centre de toute chose, comme pour exclure toute autre préoccupation qui ne serait pas cet instant d’extrême et de merveilleux,

il y avait ce silence sans fin, cette négation totale de bruit et d’échos, cet immense espace où l’absence et la présence, la vie et le néant,

Se mêlaient et se fondaient en un unique et ultime instant, d’où toute rumeur était exclue à jamais, bannie pour toujours.

Ebahi, maître Hammou tendit tout son être à l’écoute de ce mystère.

Ses doigts relâchaient peu à peu leur étreinte sur la bouilloire pleine d’eau destinée à ses ablutions.

Le conteur sursauta au moment où l’ustensile lui échappa de ses mains.

Un frisson glissa le long de son échine lorsqu’il s’aperçut que…

Nul bruit, nul tintement, n’avaient accompagné l’impact du récipient métallique contre le sol.

Un silence sans fin… Plus qu’un simple silence…

Un monde sans frontières qui, épousant l’espace et le temps, devenait parcelle d’univers,

S’érigeait en éternité, proclamait la plénitude et l’unité de l’instant, devenu seule et unique vérité.

Même le cri perçant du grillon qui, d’habitude, modelait le silence en rythmes saccadés, au caprice de ses incursions insolentes et imparables, était, ce soir, avalé, broyé et rejeté vers l’absence.

Lentement, au fur et à mesure qu’il comprenait, une lourde et vaste angoisse saisissait au ventre maître Hammou.

Ce silence absolu, cette mise à mort des sons et des bruits, ne narguaient-ils pas le maître du mot, le crieur invétéré d’histoire et de rumeurs ?

Face à l’immensité d’un tel mutisme, le conteur de Marrakech se mit à trembler.

Le silence avait pris possession de l’univers, et lui, avec son tourbillon de mots dans la tête, avait l’air dérisoire et pathétique.

Le maître de la parabole sentit son corps se crisper d’un violent refus, d’une vibrante révolte.

Ses yeux de jais furent traversés par une lueur de colère. Il ne se laissera pas faire ainsi.

Le jongleur de verbes se redressa, tête rejetée en arrière, buste cambré, épaules haussées, bras et mains tendus vers le ciel.

Dans cette attitude de défi et de roublardise qu’il aimait prendre parfois quand, sur la place de l’anéantissement,

Il sentait, furieux et blessé dans sa fierté, qu’un de ses orateurs n’était pas encore sous le charme de ses mots.



(7) Chergui : littéralement, "oriental". Il s’agit en fait d’un vent chaud en provenance de l’est.



Mostafa Benhamza –

Texte Proposé par Aron O’Raney