Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Maître Des Serpents






Seul Moulay Rahal, le seigneur et maître des serpents, l’homme qui dormait nu les soirs de grand froid dans le désert parmi ses reptiles,

Celui qui gelait le poison du cobra par ses seules incantations et endormait la fureur de la vipère par son seul souffle,

Lui seul savait que le maître de la parabole et du songe était encore en vie, et où il traînait ses mirages et ses délires.


Or, tout ce que Moulay Rahal savait, les habitués de la place de l’anéantissement le savaient aussi.


Oui, lorsque l’ami des serpents, au crépuscule, laissait la transe prendre possession de son corps ;

lorsque, dans la fièvre de ses incantations, son corps luisant d’écailles oscillait dans un mouvement de balancier frénétique,

Les yeux révulsés et fixés sur un inquiétant au-delà ; alors il étalait sur le sol séculaire,

Parmi les grouillements fébriles de ses reptiles, tous ses secrets et ses rêves.


Et c’est ainsi que les habitants de Marrakech la rouge surent.


Hébétés, atterrés, ils apprirent que l’homme qui apprenait aux mots à se vêtir d’or et de lumière, à épouser l’air pour s’envoler dans une poussière d’étoiles et de lunes,

l’homme qui faisait danser les phrases entre la vie et la mort, entre l’espace et le silence, ne pouvait plus conter,

Ne pouvait plus voler au temps et à la mémoire leurs chants et leurs histoires, pour les offrir aux enfants, aux hommes et aux femmes de la plus belle cité du monde.


Oscillant autour de ses reins d’acier, ses yeux figés sur les abysses de sa transe,

Moulay Rahal raconta comment il trouva Hammou prostré aux portes du désert,

Implorant le seigneur de toute chose de lui redonner la parole et le verbe.




Mostafa Benhamza –
Billet proposé par Aron O’Raney