Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Catastrophique, l’Incendie De L’Institut d’Égypte...


Crédits photo : KHALED DESOUKI/AFP

Ci-dessus des Égyptiens ramassent des manuscrits brûlés après l'incendie qui a ravagé l'Institut d'Égypte, au Caire.

L'incendie, le samedi 17 décembre 2011, de la bibliothèque fondée par Bonaparte au Caire souligne la fragilité des richesses historiques du pays à l'heure des troubles.



Que reste-t-il des Deux cent mille ouvrages de l'Institut d'Égypte ravagé par un incendie, samedi, au Caire, en marge d'affrontements entre manifestants et forces de l'ordre ?

L'inventaire risque d'être long et le préjudice, immense.
La majeure partie de ce fonds n'était pas numérisée.

Lundi, près de la place Tah­rir, les 22 employés ainsi que deux membres de l'UNESCO et des volontaires continuaient de mettre sous sacs plastiques des pages en partie calcinées et des volumes noircis.

« Nous avons extrait onze containers d'archives, évaluait le secrétaire général Abdel Rahman al-Charnoubi. Il reste encore deux sous-sols à dégager. »

Le reste des rayonnages d'un bâtiment menaçant désormais de s'écrouler est parti en fumée.

Concernant les causes, la France a demandé aux autorités « une enquête exhaustive et transparente ».

L'armée parle d'un cocktail Molotov ; les opposants, d'une provocation.

Quoi qu'il en soit, Bernard Valero, le porte-parole du ministère français des Affaires étrangères, a pointé « un drame pour la culture universelle, qui illustre les graves dangers que court le patrimoine de l'humanité qu'abrite l'Égypte. »

Il a ajouté que « la France était prête à examiner toute demande de soutien à une réhabilitation de l'Institut ».

En fin de journée, le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, proposait d'ailleurs de mobiliser le savoir-faire de la Bibliothèque nationale de France (BnF).

« L'action de cette institution a déjà été déterminante pour la sauvegarde de l'Institut des belles-lettres arabes en ­Tunisie. »

Pour sa part, l'homologue égyptien de M. Mitterrand a qualifié le sinistre de « catastrophe pour la science », et annoncé la « formation d'un comité de spécialistes de la restauration des livres et des manuscrits quand les conditions de sécurité le permettront ».



Un ouvrage unique et monumental

« La création, le 22 août 1798, de l'Institut d'Égypte a fortement contribué à marquer d'une empreinte durable les relations si particulières entre la France et l'Égypte, rappelle à Paris Aurélie Clemente-Ruiz, chargée de collection et d'expositions à l'Institut du monde arabe.

À l'origine, cette émanation de la Commission des sciences et des arts, emmenée par Bonaparte lors de sa campagne, s'était installée dans le grand salon du harem d'un superbe palais mamelouk, abandonné par son propriétaire après la bataille des Pyramides.

Ce palais-là a disparu au XIXe siècle. Mais pas la bibliothèque, très hétéroclite, structurée en quatre grandes sections : mathématiques, physique, économie politique, arts et littérature. »

À l'origine, l'Institut d'Égypte comptait trente-six membres, choisis parmi les personnalités les plus éminentes de la Commission.

Elle s'est réunie deux fois par décade jusqu'en 1801.

Elle a notamment débattu de deux théories cruciales pour l'histoire des sciences :

— l’explication par Gaspard Monge du phénomène des mirages

— et l'étude de Claude Berthollet sur les lacs de natron — d'où est extraite la soude qu'exporte l'Égypte depuis l'Antiquité —, qui a conduit à remettre en cause la thèse, dominante à l'époque, des affinités électives et à avancer l'idée novatrice d'« équilibre chimique », fondamentale pour l'avènement de la chimie moderne.

Dans d'autres palais contigus, Bonaparte avait fait installer une ménagerie, des laboratoires, ateliers et magasins où l'on déposait des collections de toute sorte.

C'est de ce « quartier de l'Institut » que partaient les explorateurs et premiers égyptologues.

Leur énorme moisson a donné naissance à un ouvrage unique et monumental : la Description de l'Égypte.

Dès février 1802, Bonaparte, devenu premier consul, en a ordonné la publication.

La parution s'étendra sur quelque trente années. Elle mettra à contribution quarante-trois auteurs, quatre-vingts artistes et Deux cent quatre-vingt-quatorze graveurs.

Divisée en trois parties — Antiquité, Histoire naturelle et État moderne — la Description comprend 157 mémoires, 47 cartes géographiques et 925 planches, dont certaines atteignent un mètre de longueur.

Une presse spéciale a été mise au point pour l'impression par Nicolas Conté. Et il a fallu fabriquer un meuble spécifique pour contenir ses vingt volumes.

« La Description est à la source de l'égyptologie, dont le déchiffrement des hiéroglyphes, estime Aurélie Clemente-Ruiz.

Elle peut aussi être pensée comme le laboratoire de l'orientalisme artistique, ouvrant la voie à une conception ethnographique qui met à distance la vision impérialiste et se tourne vers d'autres valeurs que celles des sociétés d'Occident. »

Des récits de voyage

L'exemplaire, dont huit volumes ont brûlé samedi, faisait partie de la première édition, tirée à mille.

La Bibliothèque d'Alexandrie en conserve un identique, de même, par exemple, que la Bibliothèque nationale de France ou l'Assemblée nationale.

L'Imprimerie nationale possède toujours les cuivres.

L'Institut d'Égypte conservait également des documents administratifs datant de la présence française, des affiches, divers ouvrages savants et des récits de voyage hollandais et anglais.

Elle possédait enfin les deux premiers périodiques jamais publiés sur les bords du Nil :

— Le Courrier de l'Égypte, qui reprend l'ordre du jour dicté par le général en chef,

— et La Décade égyptienne, qui rend principalement compte des travaux de l'Institut.

Ces périodiques avaient été édités en deux langues, français et arabe, par l'Imprimerie nationale égyptienne fondée elle aussi par Bonaparte.



Le Figaro —
Culture Eric Bietry-Rivierre publié le 19 décembre 2011 —



Billet proposé par Aron O’Raney