Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Tu Seras Un Homme, Mon Fils




Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie,
Et sans dire un seul mot, te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties,
Sans esquisser le moindre geste et sans soupir,

Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant, te mettre à lutter et à te défendre ;

Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles,
Sans pour autant mentir toi-même d'un seul mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester, peuple en conseillant les Rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frères,
Sans qu'aucun parmi eux ne devienne tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,

Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Réfléchir et penser, sans n'être qu'un penseur,

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,

Si tu peux être bon, si tu sais être sage,
Mais sans être jamais ni moral ni pédant,

Si tu peux rencontrer, triomphe après défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,

Si tu peux conserver ton courage et ta tête,
Au moment même où tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire,
Seront à tout jamais tes esclaves soumis...

Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras un Homme, mon Fils.



Rudyard Kipling
Texte proposé par Aron O’Raney.