Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Les Dernières Heures d’Albert Camus





" A la semaine prochaine, monsieur Camus ! "

Suzanne Ginoux n'a jamais pu oublier la dernière phrase qu'elle a lancée à l’écrivain au moment où il prenait place dans la Facel Vega qui allait être son tombeau.

C'était le 3 janvier 1960 au matin, dans une petite rue de Lourmarin, ce village ocre du Vaucluse où Camus s'était installé deux ans plus tôt.

La fidèle gouvernante du prix Nobel se souvenait aussi parfaitement de la réponse, au moment où l'élégant coupé sport démarrait pour Paris :
"Oui, Suzanne, je fuis l'épidémie de grippe ! A dans huit jours !"
Ni dans huit jours, ni jamais ; à peine vingt-quatre heures plus tard, "monsieur Camus" meurt dans le plus célèbre accident de voiture des lettres françaises.
A treize heures cinquante-cinq, ce 4 janvier 1960, la Facel Vega percute violemment un platane le long de la nationale 5, un peu au sud de Fontainebleau.
Albert Camus, 46 ans, meurt sur le coup.

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A quoi sert le prix Nobel de littérature ?

A s'acheter une belle maison dans le Lubéron.
Grâce au Prix de l'académie de Stockholm, reçu en 1957, Camus devient propriétaire d'une ancienne magnanerie, ces fermes où l'on élevait des vers à soie, dans la Grand-Rue, aujourd'hui rebaptisée rue Albert-Camus.
Loin du ballet protocolaire du Nobel, des polémiques avec Sartre et des intrigues de couloirs de la maison Gallimard, l'auteur de L'Etranger revit dans ce pays de soleil et de vignes, qui lui rappelle son Algérie natale.
On le croise régulièrement au bord du terrain de football, encourageant la Jeunesse sportive de Lourmarin, ou à la terrasse du café Ollier, comme en paix avec lui-même.
"J'y ai passé quelques semaines en juillet 1959, se souvient sa fille Catherine, qui avait 14 ans à l’époque. » Il était dans son élément, en adéquation avec ce ciel, et cette terre, il s'y déplaçait avec le naturel d'un chat. »
Qui est le Camus de cette fin 1959 ?
Il travaillait au Premier Homme, ce chef-d'oeuvre sur l'Algérie, qui ne sera publié que bien plus tard, et l’on sait aujourd'hui que Malraux s'apprêtait à lui confier les clefs d'un grand théâtre public, l'Athénée ou le Récamier.
Parmi les documents retrouvés après sa mort, on découvrira un horoscope, que l'écrivain avait découpé et sur lequel on pouvait lire : "L'oeuvre donnant l'immortalité se situe entre 1960 et 1965."
Justement, Noël 1959 approche. Son épouse Francine et leurs deux enfants, les jumeaux Catherine et Jean, le rejoignent à Lourmarin pour les vacances.
On réveillonne joyeusement, treize desserts au menu, et on ouvre les paquets. "Il m'a offert une montre, car avec lui il fallait toujours que les cadeaux soient utiles", en sourit encore Catherine.
Le 2 janvier, femme et enfants prennent le train du retour, à Avignon. On sait aujourd'hui, tragique flash-back du destin, qu'Albert Camus devait lui aussi rentrer par le chemin de fer, deux jours plus tard, avec son ami René Char. Il avait même déjà acheté son billet; il ne s'en servira jamais.
Entre-temps arrivent à Lourmarin, au volant d'une Facel Vega, Michel et Janine Gallimard, accompagnés de leur fille Anne et de leur chien Floc.
Le neveu de Gaston Gallimard et son épouse sont des intimes de Camus. Michel, qui dirige la célèbre collection La Pléiade, est tuberculeux, comme Albert, ce qui crée un lien invisible entre eux.
Janine, elle, était la secrétaire du comité de lecture de la maison Gallimard, le jour de 1941 où L'Etranger fut accepté dans l'enthousiasme général.
En 1953, déjà, l'écrivain était remonté du Midi à Paris dans leur voiture, par ces mêmes routes qui allaient leur être fatales.
Car, c'est entendu, Albert Camus rentrera dans la Facel Vega de ses amis. Le trois janvier au matin, le romancier glisse donc dans sa serviette noire à soufflets son passeport, quelques photographies, le manuscrit du Premier Homme, un exemplaire du Gai Savoir, de Nietzsche, et une édition scolaire d'Othello.
On fait un dernier plein à la station Shell du village et le garagiste en profite pour se faire dédicacer son exemplaire de L'Etranger : « A monsieur Baumas, qui contribue à me faire revenir souvent dans le beau Lourmarin », écrit Camus.
Puis ce sont les adieux à la fidèle Suzanne Ginoux. Tout le monde, Michel, au volant, Janine, Anne, Camus et Floc, grimpe dans la voiture.
Oui, à dans huit jours...
Nationale 7, déjeuner à Orange, puis remontée vers la Bourgogne, discussions animées sur les velléités théâtrales d'Anne Gallimard, encouragées par Camus, Nationale 6 et, enfin, halte pour la nuit au Chapon fin, deux étoiles au Michelin, à Thoissey, un peu avant Mâcon.
Le dîner est joyeux : on célèbre les 18 ans d'Anne Gallimard.
Au matin du 4 janvier, on repart tranquillement vers Paris.
Bien qu'il aimât les puissantes voitures de sport, Michel Gallimard n'était pas, comme on l'a parfois laissé entendre, un "fou du volant". Il goûtait la mécanique et roulait beaucoup.
Tout juste son ami Albert devait-il parfois le tempérer d'un : "Eh, petit, on n'est pas pressés", comme le confiera Janine Gallimard au biographe de Camus, Herbert R. Lottman.
Les amis s'arrêtent à Sens pour un bref déjeuner à l'hôtel de Paris et de la Poste. Puis c'est la Nationale 5 jusqu'à Paris, autre signe du destin, la construction de l'autoroute du Sud, qui aurait peut-être pu éviter le drame, commencera cette même année 1960.
Camus est assis sur le siège passager, sans ceinture de sécurité, car non obligatoire à l'époque, les deux femmes sont à l'arrière.
La voiture vient de passer Champigny-sur-Yonne et aborde une longue ligne droite bordée de platanes.
Que s'est-il exactement produit à cet instant ?
La Facel Vega sort de la route, frappe de plein fouet un premier arbre puis rebondit treize mètres plus loin sur un second platane, autour duquel le châssis s'enroule.
Les débris de la voiture, littéralement coupée en deux, sont éparpillés sur des dizaines de mètres, comme en témoigne une saisissante bande d'actualités, visible sur le site de l'INA.
Les gendarmes, qui penchent pour un pneu éclaté et, sans doute, une vitesse excessive, relèvent une trace de soixante-trois mètres de long. On n'a, semble-t-il, signalé aucun autre véhicule ni obstacle imprévu à proximité du drame.
La tête d'Albert Camus est passée à travers le pare-brise arrière. Il est mort sur le coup, selon le médecin qui l'examina.
L'écrivain Emmanuel Roblès, qui veillera le corps cette nuit-là à la mairie toute proche de Villeblevin, dira :
"Sous la lumière d'une lampe nue, il avait le visage d'un dormeur très las."
Michel Gallimard, qui souffre notamment d'un éclatement de la rate, saigne abondamment, transporté d'urgence dans un hôpital, il mourra six jours plus tard.
Les deux femmes sont miraculeusement indemnes. Floc le chien a disparu.
Des décombres, maculée de boue, on extrait la serviette d'Albert Camus. A l'intérieur, les 144 feuillets du Premier Homme. Ce chef-d'oeuvre, sur sa mère, et son Algérie natale, ne paraîtra que bien plus tard, en 1994.
Pour tous les amoureux de Camus, le choc provoqué par ce dernier livre sera immense. Avec lui, l'écrivain accède encore un peu plus à l'immortalité.
Son horoscope ne s'était pas trompé.
Entre mai 1955 et juin 1956, Albert Camus a publié trente-cinq articles, souvent consacrés à l'Algérie, dans les colonnes de « l’Express ».


Jérôme Dupuis. Extrait « L’Express » du 4 janvier 2010.
Texte Proposé par Aron O’Raney