Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le poète





Avant je circulais dans la vie,
un amour douloureux m'entourait :
avant je retenais une petite page de quartz,
En clouant les yeux sur la vie.

J'achetais un peu de bonté,
je fréquentais le marché de la jalousie,
je respirais les eaux les plus sourdes de l'envie,
L’inhumaine hostilité des masques et des êtres.

Le monde où je vivais était marécage marin :
Le fleur brusquement, le lis tout à coup,
me dévorait dans son frisson d'écume,
et là où je posais le pied mon coeur glissait,
Vers les dents de l'abîme.

Ainsi naquit ma poésie,
à peine arrachée aux orties,
Empoignée sur la solitude comme un châtiment,
Ou, qui dans le jardin de l'impudeur en éloignait,
Sa fleur la plus secrète au point de l'enterrer.

Isolé donc comme l'eau noire,
Qui vit dans ses couloirs profonds,
De main en main, je coulais vers l'esseulement de chacun,
Vers la haine quotidienne.

je sus qu'ils vivaient ainsi, En cachant la moitié des être,
Comme des poissons de l'océan le plus étrange, et j’aperçus,

La mort dans les boueuses immensités.
La mort qui ouvrait portes et chemins.
La Mort qui se faufilait dans les murs.



Pablo Neruda
Les fleurs du Pinataqui (extraits : Chant général)

Texte Proposé par Aron O’Raney