Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Désert Du Deuil




Il y a le désert du deuil, physique ou affectif.

« un seul être vous manque et tout est dépeuplé », un seul être vous manque et le monde est un désert.

Quand on rentre dans la maison vide, les couloirs n’en finissent pas et la chambre qui résonnait de nos rires ou de nos disputes, a des silences hostiles, et « celui des deux qui reste se retrouve en enfer ».

Là aussi il nous faut apprendre que l’autre ne nous appartient pas, mais avant de pouvoir lui dire encore: « Va vers toi-même», va vers ta lumière», le désert de nouveau est long à traverser.

Que nous apprendra la mort sinon ce que nous apprend déjà la solitude? Savoir n’exister pour personne, n’être plus rien, un grain de sable dans le sable du temps.

Et là aussi, je peux être tenté par des mirages, chercher à communiquer avec les morts, « trans-communication », tables tournantes, écritures automatiques.

Cela m’apportera peut-être quelques consolations.

Mais une consolation moins grande que celle de ma solitude acceptée, assumée,car dans cette solitude se découvre peut-être le miracle d’une alliance, d’une « relation autre » qui ne se vit plus sous les modes de l’espace-temps, mais sous le mode de ce que les anciens appelaient la « communion des saints », participation subtile aux qualités de ceux qui ont disparu, et qui nous demandent d’incarner davantage ces qualités.

Ainsi je n’ai pas à regretter la bonté de mon, père, ou de mon amie, mais j’ai à les vivre davantage.

Je ne me laisse plus emporter par les ailes de sa présence évanouie, je n’en suis que plus présent à la terre qui garde les empreintes de notre brève promenade, de notre passage commun.

Aimer l’autre, c’est renoncer à l’avoir, même mort, renoncer à ce qu’il revienne, découvrir qu’il est toujours là, dans un silence qui ne nous fait plus peur, dans un désert qui se fait l’hospitalier de ce que nous avons de plus précieux,

L’essentiel qui reste quand il ne reste plus rien.


Jean-Yves Leloup
Extraits de « Déserts, Déserts »

Texte Proposé par Aron O’Raney