Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Désert Du Corps




Parfois, le dégoût nous prend par la peau, tout a une saveur de poussière, le corps est froid plein de fièvres et l’air nous étouffe. C’est une pesanteur que l’on traîne dans l’écoulement implacable des jours.

« Mourir, disait le chanteur, ce n’est pas là ce que je redoute, mais vieillir » vieillir, et chaque jour un peu d’oreille, un peu de regard, un peu de goût m’est enlevé, le monde se rétrécit et pourtant tout me semble plus lointain, plus absent.

Les roches les plus dures se laissent éroder par le vent, les corps les plus solides se laissent emporter par le temps, et là les marchands de Jouvence ne manquent pas, avec leurs crèmes, leurs liftings, leurs cures et leurs remèdes, leurs voyages organisés vers l’oubli.

On s’attendait au miracle, on découvre le mirage et chaque ride, chaque douleur, est là pour ramener à l’inéluctable.

Vieillir et refuser de vieillir va être source de tous les mirages, mais vieillir et accepter de vieillir va être source de miracles.

Même si c’est là un désert dont on parle peu ou dont on parle mal, la vieillesse comme la maladie, est parfois un désert long à traverser dont on ne voit pas, d’issue autre que fatale.

Et pourtant à travers l’acceptation de notre être comme mortel peut s’éveiller en nous l’oasis.

« Tout ce qui est composé sera décomposé », ce n’est pas une vérité triste, c’est simplement l’évidence, épouser cette évidence nous rend capables de vivre avec une intensité nouvelle l’« instant », d’en apprécier les moindres nuances, car ce paysage, ce visage, ce quotidien dans son austérité, bientôt nous savons qu’il n’en restera rien.

Le désert nous révèle la fugacité, la fragilité de l’existence humaine, et quand on a renoncé aux mirages, c’est-à-dire quand on a renoncé à combler le vide avec des riens, se révèle le miracle de cet « instant ».

Il faut avoir été privé de ses jambes pour s’étonner de mettre un pied l’un devant l’autre ; il faut avoir été empêché dans son souffle pour s’étonner du moindre inspir.

On rencontre auprès de certains grands malades ou de certains vieillards des fraîcheurs d’oasis, car s’il y a de la clarté dans le regard d’un enfant, il y a de la lumière dans celui du vieil homme, une lumière qui a vu la nuit, une innocence qui a traversé le désert, une innocence qui n’ignore rien des duretés et des splendeurs de l’existence.

Ce qui manque peut-être le plus au monde contemporain, ce sont les témoignages de « beaux vieillards », hommes et femmes qui ne regrettent rien de leur passé et dont les vies brûlées ne nous écrasent pas de leurs cendres, mais nous transmettent la flamme ou l’étincelle ; désir de vivre jusqu’au bout vers l’autre côté du désert, vers la Source dont témoigne leur être apaisé, ce beau visage qu’une longue agonie ne suffira pas toujours à démasquer.

Il n’y a pas à se leurrer, la maladie, la vieillesse, les alentours de la mort, à tout âge, sont de vrais déserts où la douleur et la fatigue nous font, oublier la clarté du ciel et donnent tout son poids à notre poussière.

Mais pourquoi le nier, au cœur de la patience, de l’acceptation de notre être mortel, la grâce de l’instant peut nous être donnée à travers cette écharde d’ombre et de lumière l’aperçu d’un non-temps qui n’est pas un autre temps passé ou avenir, mais l’issue vaste et silencieuse au brouhaha de nos atomes.

Le désert de la souffrance nous ouvre à un autre désert, celui que nous ne pouvons ni penser ni imaginer, même dans nos rêves les plus purs, mais que nos corps parfois connaissent quand tout à coup, dans un souffle devenu brise,

Ils sentent l’étreinte du Léger.



Jean-Yves Leloup.
Extraits de « Déserts, Déserts »
Texte proposé par Aron O’Raney.