Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

La mer à boire




J'étais l'enfant d'un siècle fou
J'avais la tête pleine d'oiseaux
Je construisais de beaux châteaux
Je vidais la mer dans un trou

La mer était belle à mourir
J'étais une fleur à cueillir
La vie était un jeu d'enfant
Je prenais vraiment tout mon temps

J'avais pour moi l'éternité
Pour vider la mer dans un trou
Je me soûlais de liberté
Et je réinventais la roue

J'étais l'enfant d'un siècle chaud
Dans ma petite tête il faisait beau
Mes châteaux se tenaient debout
Et mon royaume était partout

Et je suis devenu un homme
Les mots sont mes plus beaux châteaux
Mais comme une image vaut mille mots
Mes beaux châteaux vont prendre l'eau

Les mots deviennent des numéros
Un plus un égale zéro
Plus on a de zéros plus on vaut
Quand on signe son nom à l'endos

Je suis l'enfant d'un siècle de fous
Les riches creusent aux pauvres un trou noir
Donnez-moi donc un peu à boire
Et tant qu'à y être : versez-moi la mer

Et je rêve encore de boire l'eau de la rivière
Quand j'étais petit je m'y baignais dans la lumière
Ah mais aujourd'hui les rivières prennent l'eau
Et je rêve encore au jour où dans les dictionnaires
On ne trouvera plus le mot guerre qui crée la misère
Et qu'enfin les mots ne prendront plus l'eau

Il reste encore quelques oiseaux
Qui ne chantent pas encore faux
Je vide la mer dans mon verre


Raôul Duguay
Texte Proposé par Aron O’Raney