Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Algérie An 1956, Appel Pour Une Trêve Civile...



On se résigne trop facilement à la fatalité.
On accepte trop facilement de croire qu’après tout le sang seul fait avancer l’histoire et que le plus fort progresse alors sur la faiblesse de l’autre.
Cette fatalité existe peut-être. Mais la tâche des hommes n’est pas de l’accepter, ni de se soumettre à ses lois. S’ils l’avaient acceptée aux premiers âges, nous en serions encore à la préhistoire.
La tâche des hommes de culture et de foi n’est, en tout cas, ni de déserter les luttes historiques, ni de servir ce qu’elles ont de cruel et d’inhumain. Elle est de s’y maintenir, d’y aider l’homme contre ce qui l’opprime, de favoriser sa liberté contre les fatalités qui le cernent.
C’est à cette condition que l’histoire avance véritablement, qu’elle innove, qu’elle crée, en un mot.
Pour tout le reste, elle se répète, comme une bouche sanglante qui ne vomit qu’un bégaiement furieux. Nous en sommes aujourd’hui au bégaiement et, pourtant, les plus larges perspectives s’ouvrent à notre siècle.
Nous en sommes au duel au couteau, ou presque, et le monde marche à l’allure de nos avions supersoniques. Le même jour où nos journaux impriment l’affreux récit de nos querelles provinciales, ils annoncent le pool atomique européen.
Demain, si seulement l’Europe s’accorde avec elle-même, des flots de richesses couvriront le continent et, débordant jusqu’ici, rendront nos problèmes périmés et nos haines caduques.
C’est pour cet avenir encore inimaginable, mais proche, que nous devons nous organiser et nous tenir les coudes.
Ce qu’il y a d’absurde et de navrant dans la tragédie que nous vivons, éclate dans le fait que, pour aborder un jour ces perspectives qui ont l’échelle d’un monde, nous devons aujourd’hui nous réunir pauvrement, à quelques-uns, pour demander seulement, sans prétendre encore à rien de plus, que soit épargnée sur un point solitaire du globe une poignée de victimes innocentes.
Mais puisque c’est là notre tâche, si obscure et ingrate qu’elle soit, nous devons l’aborder avec décision pour mériter un Jour de vivre en hommes libres, c'est-à-dire comme des hommes qui refusent à la fois d’exercer et de subir la terreur.
Albert Camus
Chroniques Algériennes 1939-1958 - Appel Pour Une Trêve civile 1956 (p 182 ,183)
Texte proposé par Oraney.