Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Révolution du jasmin

La "révolution du jasmin" a fleuri dans tout le pays
A l'heure où le président tunisien Ben Ali prenait avec sa famille le chemin de l’exil, la radio de l'opposition tunisienne Kalima livrait à ses auditeurs l'état de l’insurrection dans toutes les villes  du pays.
15 janvier 2011

Le 14 janvier 2011, à Tunis, un manifestant a sorti de sa cage le drapeau tunisien.
C'est un instant historique. Après une révolte de moins d'un mois, le dictateur tunisien Zine El-Abidine Ben Ali  est parti. Il avait répondu au soulèvement pacifique de son peuple par des tirs à balles réelles contre des citoyens sans défense. C'est Mohamed Bouazizi qui a constitué l'étincelle du départ. D'autres après lui se sont immolés, électrocutés ou suicidés d'autres manières en signe de protestation contre la répression et l'injustice.

Dans son discours du 13 janvier, qualifié d'historique par la presse officielle et officieuse, Ben Ali a annoncé la démission du gouvernement. Mais c'est sa propre démission que des centaines de milliers de personnes lui avaient demandé. Il a donc fini par fuir le pays à bord d'un avion. Celui-ci s'est d'abord dirigé vers le Nord, est passé au-dessus de Malte et avait probablement Paris pour destination. Or la presse française affirme que le président Sarkozy a refusé de l'accueillir. Ben Ali a donc dû se tourner vers le Golfe et finira son parcours en Arabie saoudite. Dans le même temps, on apprend que des membres de [sa belle famille] Trabelsi ont été arrêtés en Tunisie.

Les observateurs craignent maintenant que cette victoire historique de la volonté populaire soit détournée. Car c'est le Premier ministre Mohamed Ghannouchi qui a pris les rênes du pouvoir, sans prendre aucune initiative susceptible de rétablir la confiance de la rue. Cette transition s'est effectuée en vertu de l'article 56 de la constitution. Cela laisse ouverte la porte à un retour de Ben Ali une fois la situation rétablie [le Parlement tunisien vient d’annoncer la vacance définitive du pouvoir].

De même, expliquent les spécialistes, cet article assure à Ben Ali l'immunité pénale. Les opposants sont d'autant plus inquiets que cette déclaration a été accompagnée de l'annonce d'un couvre-feu de cinq heures du soir au petit matin, de l'interdiction de tout rassemblement de plus de  trois personnes et de l'autorisation donnée aux forces de l'ordre de tirer sur tous ceux qui refuseraient d'obéir à leurs ordres. [Al Jazira affirme que le couvre-feu est peu respecté.]

Différentes sources indiquent que des bandes composées de criminels et de prisonniers de droit commun ayant été relâchés jeudi [13 janvier] se sont livrées au pillage de maisons. De même, les observateurs estiment que la présence d'Abdallah Kallel [à côté de Ghannouchi lors de sa déclaration] est un mauvais signe. Il s'agit du président de la chambre des conseillers et ancien ministre de l'Intérieur et qui était réputé pour ses méthodes musclées de répression, y compris l'assassinat d'opposants.

Des foules de dizaines de milliers de personnes s'étaient rassemblées le 14 janvier devant les bâtiments du pouvoir afin de demander le départ de Ben Ali. Les milices du parti au pouvoir (Rassemblement constitutionnel démocratique, RCD) essayaient de perturber les manifestations pacifiques et de soutenir la police en attaquant leurs leaders et les balles continuaient de semer la mort. Pendant ce temps, Ben Ali, sa famille et ses gendres étaient en train de s'enfuir vers l'étranger. L'armée a alors décrété l'état d'urgence sur l'ensemble du territoire, privant les Tunisiens de leur droit de manifester pacifiquement, droit au nom duquel des dizaines de martyrs – plus d'une centaine selon certaines sources – venaient de tomber.

Des centaines de milliers de personnes étaient sorties dans toutes les régions du pays afin de demander la chute du dictateur Ben Ali et de sa bande. Dans la capitale, certaines estimations ont parlé de deux cent mille personnes rassemblées devant le ministère de l'Intérieur. A Sfax, des dizaines de milliers se sont rassemblés devant la préfecture. Les manifestants se sont chargés eux-mêmes de protéger les voitures qui passaient devant en toute sécurité, sans la moindre présence de forces de l'ordre. Dans le reste de la ville en revanche s'étaient répandues des bandes de pillards organisées et affiliées au RCD [le Parti au pouvoir].

La ville de Monastir [sud de Tunis et berceau de Bourguiba] a connu une grande marche des employés de la santé et d'avocats auxquels se sont joints d'autres citoyens, scandant des slogans pour dénoncer les mensonges de Ben Ali et pour lui demander de partir. D'un autre côté, les actes de vandalisme et de pillage ont continué partout dans le gouvernorat, avec incendie d'un poste de police et tentatives de détruire des bâtiments publics et des biens privés. Dans de nombreuses villes de semblables scènes de pillage se sont poursuivies malgré l'état d'urgence. On pouvait entendre des tirs sporadiques et dans la ville de Gafsa.

Là-bas, les principales artères du centre-ville étaient envahies par un défilé pacifique jusqu'à ce qu'il se heurte aux agents armés jusqu'aux dents qui étaient déployés devant le centre régional de la police. Ce défilé avait marqué de nombreuses haltes, devant la préfecture, le tribunal et le siège de la radio.

La ville de Sousse avait également été le témoin d'une marche du personnel de la santé et d'avocats, rejoints là encore par des milliers de citoyens. Ceux-ci avaient envahi les rues principales pour ensuite s'immobiliser devant la préfecture. Face aux menaces de tirer sur la foule, ils ont poursuivi leur marche à travers la ville en scandant des slogans demandant le départ de Ben Ali et le jugement de ceux qui avaient spolié les richesses du pays.

Les forces de l'ordre ont fait un usage intensif de gaz lacrymogène immédiatement après l'annonce de l'investiture de Ghannouchi comme président par intérim. Des bandes de pillards se sont répandues dans la plupart des villes pour attaquer des maisons et magasins, semant la terreur parmi la population, tandis que de nombreux cortèges se sont formés pour dénoncer une forfaiture de la part des dirigeants à l'égard de la volonté populaire.

Dès l'annonce de l'investiture du Premier ministre Mohamed Ghannouchi comme président par intérim, des milliers de personnes sont descendues dans la rue à Gabès, malgré l'état d'urgence, réclamant le départ de tous les membres de la bande à Ben Ali et le procès de ses gendres. Dans le même temps, des groupes étrangers à la ville ont incendié des bâtiments des forces de l'ordre et un centre commercial. Des témoins ont affirmé à la radio Kalima que le déploiement massif de la police et de l'armée dans la ville n'avait aucun impact.


Un article du Courrier International