Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Mon Ami,



 Mon ami, je ne suis pas ce que je parais. L’apparence n’est qu’un vêtement que je porte — un vêtement, tissé avec soin, qui me protège de tes questionnements et te protège de ma négligence.
Le « je » en moi, mon ami, habite la maison du silence, et il y restera à jamais, inaperçu, inabordable.
Je ne veux pas que tu croies en ce que je dis, ni que tu aies confiance en ce que je fais — car mes paroles ne sont autres que tes propres pensées en sons, et mes actes, tes propres espoirs en action.
Quand tu me dis: « Le vent souffle vers l’Est. » Je te dis : « Certes, il souffle bel et bien vers l’Est. » Car je ne veux pas que tu saches que mon esprit ne s’attarde pas sur le vent, mais sur la mer.
Tu ne peux pas comprendre mes pensées navigatrices, et je ne veux pas que tu les comprennes. Je voudrais être seul en mer.
Lorsque c’est le jour pour toi, mon ami, c’est la nuit pour moi ; même si alors je parle de l’heure de midi qui danse sur les collines et de l’ombre purpurine qui se faufile à travers la vallée. Car tu ne peux pas entendre les chants de mon obscurité, ni voir mes ailes battre contre les étoiles — et cela me réjouit que tu ne puisses pas les entendre ni les voir. Je voudrais être seul avec la nuit.
Quand tu montes vers ton Ciel, je descends vers mon Enfer — même si tu m’appelles à travers l’infranchissable gouffre : « Mon compagnon, mon camarade » et que je te renvoie : « Mon camarade, mon compagnon » —, car je ne veux pas que tu voies mon Enfer. Sa flamme te brûlerait la vue et sa fumée: ombrerait tes narines. Et j’aime trop mon Enfer pour te permettre de le visiter. Je voudrais être seul en Enfer.
Tu aimes la Vérité, la Beauté et la Droiture ; et par égard pour toi, je te dis qu’il est convenable d’aimer ces choses. Mais dans mon cœur, je ris de ton amour. Pourtant je ne veux pas que tu voies mon rire. Je voudrais rire tout seul.
Mon ami, tu es bon, prudent et sage. Que dis-je ? Tu es parfait — et moi aussi, je te parle avec sagesse et prudence.
Et pourtant je suis fou. Mais je masque ma folie. Je voudrais être fou tout seul.
Mon ami, tu n’es pas mon ami. Mais comment ; te le faire comprendre ? Mon chemin n’est pas ton Chemin, bien qu’ensemble nous marchions, la main dans la main.
Khalil Gibran.
Le Fou. (The Madman) New  York City, 1918.
Texte proposé par Oraney.