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Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Monde Des Émotions




Le Monde Des Émotions Livre Ses Secrets

L'imagerie médicale permet désormais de visualiser la façon dont le cerveau prend en compte les émotions et les sentiments.
La tomographie par émission de positons permet de mettre en lumière les zones du cerveau activées par une émotion et d'établir une cartographie cérébrale. Les sentiments de joie déclenchent l'excitation des neurones localisés dans l'insula et le cortex cingulaire antérieur. Une sensation de tristesse fait intervenir d'autres cellules nerveuses dans les deux hémisphères.
Les neurosciences peuvent remercier l'imagerie médicale. Le mariage de ces deux disciplines en pleine évolution donne des résultats étonnants, pour ne pas dire époustouflants. Les neurologues avaient déjà repéré les zones du cerveau qui traitent des réactions instinctives comme la peur, la joie ou la soif.

Réunis à Paris par la Fondation Ipsen, quelques un des meilleurs spécialistes mondiaux ont franchi une nouvelle étape dans la connaissance de la machinerie cérébrale : la prise en compte des valeurs éthiques ou morales. Comment le cortex sensoriel réagit à des concepts comme la beauté, la morale, la compassion ou l'empathie ?

Comment le cerveau fait la différence entre le bien et le mal ? « C'est une nouvelle page des neurosciences qui est en train de s'ouvrir », remarque Yves Christen qui dirige la Fondation Ipsen. « Il y a dix ans, on n'aurait jamais osé aborder ces sujets », ajoute le neurobiologiste français Jean-Pierre Changeux, de l'Institut Pasteur et professeur au Collège de France.
Il est vrai que ce sujet contient nombre de nouveautés capables de dynamiter le monde de la psychanalyse et de bouleverser notre vision du monde animal. Selon que l'on croit ou non aux bienfaits du progrès scientifique, on pourra se féliciter d'une percée fondamentale ouvrant la voie à de nouvelles pistes thérapeutiques ou redouter les dérives de ces nouveaux savoirs capables de « percer les secrets de l'âme ».

« Nous n'en sommes qu'au début. Ces connaissances vont nous permettre sans aucun doute de comprendre et de soigner de nombreuses maladies mentales pour lesquelles il n'existe pas de traitements », pense le chercheur américain d'origine portugaise Antonio Damasio, auteur de plusieurs best-sellers sur la cartographie du cerveau.
Avec l'aide de sa femme Hanna, Antonio Damasio a étudié les comportements de centaines de victimes de lésions du précortex cérébral. Ces travaux, qui s'appuient sur l'imagerie neuronale, ont révélé nombre de surprises. Ils permettent d'expliquer des changements de conduites sociales chez des patients affectés.

« Leur attitude dans la vie quotidienne a changé. Ils ne respectent plus leurs engagements, les codes sociaux, ou sont toujours en retard. Ils paraissent normaux et leurs capacités intellectuelles sont intactes. C'est le niveau de leurs émotions et de leur sensibilité qui a beaucoup diminué », indique Hanna Damasio.
Les Cousins Chimpanzés
L'étude des grands singes est particulièrement utile pour ces experts tentant d'ouvrir une fenêtre dans la « boîte noire du cerveau » et les chimpanzés sont un terrain d'expérimentation idéal. Plus personne ne conteste désormais la capacité de ces primates à éprouver des sentiments proches de ceux des humains.

Les vidéos présentées par le chercheur américain Frans de Waal, outre leur pouvoir de déclencher une crise de rire instantanée chez les humains, confirment que les chimpanzés sont vraiment nos proches cousins. « Ils sont capables de collaborer, de s'encourager ou de se consoler », indique le chercheur de l'université Emory d'Atlanta.

« Après une bagarre, ils savent aussi se réconcilier. L'évolution des espèces a retenu ces caractéristiques car elle améliore la capacité de survie du groupe », résume Frans de Waals. Dans son laboratoire d'Atlanta, le chercheur américain a également mis en lumière l'intelligence des chimpanzés, comme le confirme une expérience menée sur une femelle chimpanzé. Au fil du temps, elle était devenue le chouchou des expérimentateurs et recevait des sucreries supplémentaires.

« Au bout d'un moment, elle a commencé a refuser ce traitement de faveur en nous montrant le reste du groupe. Elle avait pris conscience de son statut privilégié. Peut-être qu'elle craignait des représailles et des réactions de jalousie du reste du groupe », indique Frans de Waals. Ces comportements altruistes n'existent pas chez tous les singes et varient selon les individus. Les femelles sont en général plus sensibles à l'empathie. « Du point de vue de l'évolution, c'est logique, car elles doivent répondre aux demandes des petits », ajoute Frans de Waal.
L'Énigme es Neurones Miroirs
Le chercheur italien Giacomo Rizzolatti, de l'université de Parme, a mis en évidence un concept original : les neurones miroirs. Le cerveau des grands singes fait appel à certains groupes de cellules pour ressentir une émotion comme la souffrance. Ce sont les mêmes neurones qui sont activés quand l'animal voit un de ses congénères se plaindre. Le singe est donc capable de se projeter dans la douleur de l'autre et de ressentir de l'empathie pour « le copain qui a mal ».

L'existence de ces neurones miroirs n'a pas été démontrée chez l'homme. Outre la compréhension du phénomène de compassion, ces travaux confirment la cascade d'interactions purement biologiques qui relient des neurones parfois distants. Ils ouvrent aussi la voie à de nombreuses interprétations et des querelles d'école entre les partisans de l'âme, tenants de la messagerie chimique et militants de la cause psychanalytique. Un terrain où les neurobiologistes ne souhaitent pas s'aventurer. « Les scientifiques doivent se contenter d'explorer en toute liberté tout ce qui est accessible à la connaissance », répond Antonio Damasio.
A l'université de Madison, dans le Wisconsin, Richard Davidson s'intéresse aux réponses individuelles face à un choc ou un stress émotionnel. En équipant la tête de volontaires d'une batterie de capteurs, les expérimentateurs sont capables de suivre le circuit d'une émotion dans le cortex préfrontal et de mesurer son intensité. La projection d'un clip vidéo produit des réactions (de joie, de peur ou de dégoût) de niveaux très différents avec une forte asymétrie. Le demi-cerveau droit traite plutôt les émotions négatives, alors que la partie gauche préfère les sensations positives.
Cette latéralité peut varier considérablement selon les individus. La tomographie par émission de positons (PET) et l'IRM montrent bien cette répartition entre les hémisphères droit et gauche. « Cette réponse émotionnelle variable pourrait bien être la clef du bien-être et peut-être même du bonheur », juge Richard Davidson



Interview réalisé par Alain Perez. Avec Antonio Damasio,
Directeur du département de neurologie de l'université de l'Iowa :
« L'esprit n'est pas séparé du reste du corps »


Billet proposé par Aron O’Raney