Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Fou de Dieu




Il était une fois un homme du désert qui vint à la grande cité de Sharia. C’était un rêveur qui ne possédait rien d’autre que son habit et un bâton.
Comme il traversait la cité, il regardait avec crainte et émerveillement les temples, les tours et les palais. Car la cité de Sharia était d’une beauté incomparable. Il parlait souvent aux passants en les interrogeant sur leur cité; mais ils ne comprenaient pas sa langue, ni lui la leur.
À midi, il s’arrêta devant une immense auberge de marbre jaune, et les gens y rentraient et en sortaient librement.
Cela doit être un lieu de pèlerinage », se dit-il ; alors il y entra, lui aussi. Mais il fut tout surpris lorsqu’il se vit dans un hall d’une grande splendeur avec un grand nombre d’hommes et de femmes, assis autour de plusieurs tables. Ils mangeaient et buvaient, écoutant les musiciens.
« Non, dit le rêveur. Ce n’est pas un lieu de culte. Cela doit être une fête donnée par le prince au peuple, en célébration d’un grand événement. »
À ce moment-là, un homme celui qu’il prit pour l’esclave du prince, s’approcha de lui et le fit asseoir. Et il fut servi de la viande, du vin et d’excellentes pâtisseries.
Lorsqu’il se sentit comblé, le rêveur se leva pour partir. À la porte, il fut arrêté par un homme fort, portant un magnifique habit d’apparat.
« Sûrement, c’est le prince lui-même », dit le rêveur dans son cœur. Alors il s’inclina devant lui en le remerciant.
Puis l’homme fort dit dans la langue de la cité: Monsieur, vous n’avez pas payé votre dîner. Mais le rêveur ne comprit pas, et de nouveau il le remercia de tout son cœur. Puis l’homme fort, s’étant approché du rêveur, l’observa, attentivement il vit, qu’il était un étranger, misérablement vêtu et qu’en réalité, il n’avait pas les moyens de payer son repas. L’homme fort , applaudit alors en signe d’appel, et voilà que quatre gardiens de la cité étaient là pour l’écouter. Puis ils prirent le rêveur deux par deux, de chaque côté. Celui-ci nota alors le cérémonial de leurs habits et de leur allure, en les regardant avec enchantement.
« Ceux-ci, dit-il, sont des hommes de distinction. »
Et ils marchèrent tous ensemble jusqu’au Palais de Justice et ils y entrèrent.
Le rêveur vit devant lui, assis sur un trône, un homme vénérable avec une longue barbe et une robe majestueuse. Et il crut que c’était le roi. Et il se réjouit d’avoir été conduit jusqu’à lui.
Puis les gardiens relatèrent au juge, qui était l’homme honorable, l’accusation contre le rêveur; et le juge désigna deux avocats, l’un pour présenter l’accusation et l’autre pour défendre le rêveur. Les avocats se levèrent, l’un après l’autre, et chacun d’eux livra ses arguments. Le rêveur croyait écouter des discours de bienvenue, et son cœur regorgeait de gratitude envers le roi et le prince pour tout ce qu’on lui faisait.
Puis la sentence contre le rêveur fut prononcée: que l’on accroche à son cou une tablette sur laquelle sera inscrit son délit, et qu’il traverse toute la cité sur un cheval sans selle, avec un clairon et un tambour devant lui. Et la sentence fut appliquée sur le champ.
Alors que le rêveur traversait la cité sur un cheval sans selle, avec un clairon et un tambour devant lui, les habitants de la cité y accoururent. Quand ils le virent, ils se mirent tous à rire et les enfants coururent derrière lui, d’une rue à une autre. Le cœur du rêveur fut pétri d’extase, et ses yeux brillaient. Car pour lui, la tablette était une marque de la bénédiction du roi et la procession était faite en son honneur.
Alors qu’il était à cheval, il vit parmi la foule un homme qui était du même désert que lui; son cœur s’enfla de joie, et il se mit à l’appeler en criant:
Ami ! Ami ! où sommes-nous ? ; quelle est cette cité aux désirs du cœur ? Quelle est cette race d’hôtes si généreux qui accueillent le visiteur inattendu par un festin dans leurs palais, dont les princes sont là pour l’accompagner, dont le roi accroche une décoration sur sa poitrine et lui offre l’hospitalité d’une cité descendue du ciel ? »
Celui qui était originaire du même désert ne répondit pas. Il souriait simplement en hochant légèrement la tête. Et la procession continua son chemin.
Le visage du rêveur était en état d’élévation et ses yeux ruisselaient de lumière.
Extrait de « Le Précurseur » Oeuvre de Khalil Gibran.
Texte proposé par oraney.
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