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Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

L'esprit n'est pas séparé du reste du corps



Né à Lisbonne, Antonio Damasio est directeur du département de neurologie de l'Université de l'Iowa. Il est également professeur au Salk Institute de La Jolla, près de San Diego. Avec son épouse Hanna, il travaille sur les lésions du cortex préfrontal qui entraînent des troubles persistants de la sensibilité émotionnelle.
Vous vous intéressez à la neurobiologie des émotions depuis longtemps. Quelles sont les raisons de ce choix ?

Pendant des siècles on a pensé que les émotions et les sentiments étaient des notions inaccessibles à la compréhension. La conscience et les sentiments étaient en quelque sorte hors de portée de la science. Les techniques d'imagerie nous permettent d'ouvrir une fenêtre sur ce monde. Dans le cadre de mes fonctions de neurologue, j'ai été confronté à des patients dont une zone du cerveau paraissait endommagée. J'ai dû vaincre beaucoup de résistances pour montrer que la neurobiologie des sentiments était tout aussi vraie que l'étude de la vision ou de la mémoire.

Pour quelles raisons l'évolution a inventé les émotions, et quels avantages procurent-elles à l'espèce humaine ?
Parce que c'est un avantage économique. Les émotions constituent une technique automatique pour répondre rapidement à une situation. Toutes les émotions qui se sont transmises dans l'histoire de l'évolution sont des réponses somatiques pour aider à la survie ou au bien-être des organismes. Prenez par exemple la peur, la joie ou le dégoût. Ces émotions servent l'individu dans sa vie personnelle ou participent à la cohésion du groupe. Cela donne un avantage énorme. Une sorte de garantie qu'un grand nombre d'individus vont se comporter d'une façon prévisible et efficace face à un stimulus.

Et quelle est la place des sentiments ?
Pour la plupart des organismes, le traitement automatique des émotions permet de se sortir de la plupart des situations. Mais il y a eu un moment dans l'évolution ou le cerveau est devenu suffisamment complexe pour imaginer où trouver des solutions à un problème. Quand on est capable de sentir des émotions et de décider, cela marque le démarrage de la conscience. Donc l'évolution a commencé par créer des systèmes aveugles sans aucune liberté ni capacité de décision. La complexité a permis la création d'individus capables de choisir.

Les animaux ressentent-ils eux aussi des émotions ?
J'en suis convaincu. Cela ne concerne pas seulement le singe, mais aussi le chien ou le chat. Ils ont une capacité à sentir la douleur très proche de celle des humains. Nous avons vérifié qu'ils ressentent des émotions simples comme la peur ou la colère. Ils sont aussi sensibles à des sentiments complexes comme la compassion, l'orgueil ou la soumission. De nombreux comportements sociaux que l'on croyait réservés aux humains touchent aussi le monde animal. Beaucoup de gens sont convaincus que ces concepts sont le produit du développement de l'intelligence. Mais ce n'est pas vrai. Ce n'est pas plaisant pour nous, mais c'est comme cela. La nature a découvert la justice bien avant nous. Dans la nature, la chose la plus importante, c'est le maintien de la vie. La vie est quelque chose de très dangereux que l'on peut perdre à tout moment. Toutes les techniques qui permettent de préserver la vie sont donc utiles pour l'espèce. Cela veut dire que l'équilibre doit être maintenu à tout moment. Quand cet équilibre que nous appelons homéostasie est parfait, cela déclenche une sensation de plaisir. Quand le système est en déséquilibre, il induit une punition. Ce sont les deux pôles de l'évolution. À tout moment, nous oscillons entre le châtiment et la récompense. Nous le découvrons aujourd'hui, mais c'est le produit de la biologie.

Faut-il contrôler ses émotions ?
Cela dépend. C'est très bon de contrôler la colère, qui est nuisible à la fois au plan social et individuel. Ce n'est pas la même chose pour la peur, qui a sauvé des milliers de vies en déclenchant la fuite. La peur protège des menaces, donc c'est une émotion utile. En règle générale, nous devons être à l'écoute de nos émotions.

Quel est le futur des neuro- sciences ?
Nous allons vivre une révolution. Les systèmes d'imagerie ouvrent des perspectives nouvelles qui commencent à peine. Les techniques d'observation du cerveau sont plus simples, moins invasives. Le grand problème va être la gestion de toutes les informations. Il y a peut-être un risque que ces découvertes soient mal utilisées, mais c'est toujours comme cela dans l'histoire des sciences. Les neuro- sciences vont avoir un impact positif sur deux points importants : l'éducation et la santé. De nombreux problèmes de santé que nous connaissons proviennent de troubles de l'esprit. Mais l'esprit n'est pas séparé du reste du corps. Le cerveau est relié au corps par des liens chimiques et nerveux. Tout ce qui se passe dans l'esprit a donc une influence sur le corps. La notion de maladie psychosomatique avait pratiquement disparu de la médecine, mais cela va revenir dans un cadre moderne. Dans l'éducation, cela va permettre aux hommes de décider plus librement.

Ces progrès des neurosciences sont-ils dangereux ou risqués ?
Il faut savoir extraire ce qui est positif. Il y a une réalité qui fait que certaines personnes victimes d'une blessure cérébrale vont avoir des problèmes d'émotion ou de développement du sens moral. Il faut essayer de comprendre ces phénomènes pour soigner ces malades et aussi pour prévenir ou intervenir quand cela est nécessaire. Le grand problème, c'est que c'est toujours plus compliqué pour les maladies de l'esprit. Nous vivons toujours avec le préjugé que l'esprit est séparé du corps, alors que ce n'est pas vrai. Si nous prenons toutes les précautions pour maintenir la dignité humaine et nous trouvons un consensus entre nous, nous n'aurons pas de problèmes éthiques. Le but, c'est de soigner les gens et aussi de protéger la société.

La psychanalyse est-elle menacée par les neurosciences ?
Pas du tout. Freud a fait des découvertes essentielles comme l'importance de l'inconscient. Mais il existe aussi beaucoup d'interprétation littéraires, et Bettelheim a dit beaucoup de bêtises. Ce n'est pas très important. Il n'y aura pas de conflit, mais, peu à peu, on va faire de grandes synthèses qui donnent le meilleur de la psychanalyse et des neurosciences.


Interview réalisé par Alain Perez. Avec Antonio Damasio, directeur du département de neurologie de l'université de l'Iowa : « L'esprit n'est pas séparé du reste du corps »



Billet proposé par Aron O’Raney