Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Japon, Après Séisme


Un convoi de véhicules d'urgence au milieu des débris, dimanche à Natori. Crédits photo : STR/AFP

Japon, Après Le Séisme Historique Du Vendredi 11 Mars 2011, « Voyage Du 13 Mars 2011 Au Cœur D'un Pays Dévasté »

REPORTAGE du « Figaro » - L’envoyé spécial raconte les 26 heures de route entre Tokyo et Sendai, les villages noyés de boue et la population stoïque.

Le voyage de Tokyo à Sendai en train rapide Shinkansen prend d'ordinaire une heure et quarante minutes. Aujourd'hui, il faut vingt-six heures. Les trains ne circulent plus, l'autoroute est uniquement ouverte pour les urgences, et sur les petites routes qui permettent de relier Tokyo à Sendai, le sol ne cesse de frissonner. Le monde entier sait que la terre a tremblé à Tokyo à 14h46 vendredi, provoquant la plus forte secousse qu'ait connue l'Archipel, d'une magnitude de 8,9 sur l'échelle de Richter. Mais on peine à mesurer à quel point la côte pacifique du Japon est devenue une sorte de gigantesque vaisseau flottant, dont les passagers ressentent une sorte de houle en permanence.
Les Japonais vivaient depuis toujours dans la crainte du «Big One», ce séisme mythique qui transformera d'abord leur pays en ruines avant de les submerger par un tsunami. Depuis vendredi, ils affrontent leur «Long One», stoïquement, avec le calme qui règne dans l'œil du cyclone. Un cyclone fait de nouvelles alertes sismiques, de terreur nucléaire, d'informations incomplètes et de rumeurs courant sur les téléphones portables. Les annonces chevrotantes, parfois au bord du sanglot, sur la radio NHK, les présentateurs de télé à Tokyo coiffés de casques de protection, ils semblent les observer avec indifférence. Ils sont l'épicentre, fixe, d'une panique mondiale.
L'aéroport n'est plus qu'un immense amas de gravats
La ville de Fukushima, dont le nom est désormais associé à la crainte d'une catastrophe nucléaire, ressemble en ce dimanche à une ville fantôme. Les feux de circulation ne fonctionnent plus. Les supermarchés sont fermés. Les stations-service avertissent qu'elles vont bientôt manquer d'essence. Mais le calme règne. Sur la route, seule une vendeuse de bottes en caoutchouc, nécessaires pour se frayer un chemin dans la campagne inondée et boueuse, fait du commerce. Elle peine à répondre à la demande. «Une cigarette! Vous vendez des cigarettes?» demande un passant désespéré. Même l'alimentation est devenue introuvable. Alors les cigarettes…
Bien que la capitale se trouve à une distance de 300 kilomètres, la secousse survenue au large de Sendai a été ressentie avec une extrême violence par les Tokyoïtes. Pourtant, les dégâts qu'elle a occasionnés ne deviennent visibles que sur les derniers kilomètres avant l'arrivée à Sendai. Ils sont concentrés quasi exclusivement sur les premières centaines de mètres de littoral, face au Pacifique. «Les routes de montagne sont intactes», confirme un habitant du coin. Beaucoup plus que le séisme, c'est le tsunami qui a ravagé la région. L'aéroport de Sendai, en bord de mer, n'est plus qu'un immense amas de gravats d'où émergent des avions et des voitures défoncés. La bourgade voisine de Yuriage, qui fait partie de la ville de Natori, a elle aussi été dévastée. C'est là qu'ont déferlé les torrents de boue charriant voitures et maisons. La vague a d'abord noyé le village, avant de se changer en boue noire pour terminer sa course dans les rizières.
«Un nouveau tsunami !»
Des habitants marchent dans les décombres. Une femme hagarde, titubant comme si elle déambulait dans le noir, crie le nom de quelqu'un qui ne répond jamais. «Les tremblements de terre, on connaît. Il y en a tout le temps. Mais le tsunami nous a vraiment pris par surprise», reconnaît Yuka Watanabe. Dans ce qui reste de sa maison éventrée, cette mère de famille cherche parmi les débris quelque chose d'intact. Elle pense déjà à reconstruire. «Ne dites pas que nous sommes malheureux. Nous avons eu de la chance.» Devant chez elle, une rangée de maisons situées face à la mer a fait barrage, lui évitant le pire. «Mes enfants étaient en bas avec leurs grands-parents. D'abord, il y a eu le tremblement de terre. Puis ils ont entendu à la radio: “Le tsunami arrive !” Ils n'ont eu que le temps de se réfugier à l'étage», raconte-t-elle. Soudain, elle s'émerveille : elle vient de trouver un écran d'ordinateur intact.
Alentour, tout n'est que désolation. À perte de vue, les rizières encore inondées sont jonchées de planches de bois, de voitures empilées, de maisons traînées sur des centaines de mètres. La seule chose encore debout, au milieu du village, c'est le cimetière. Au loin, une immense colonne de fumée bleue monte dans le ciel. «C'est une raffinerie de pétrole en train de brûler», explique Yasuo Watanabe, un fonctionnaire à la retraite. «Un nouveau tsunami arrive !» s'écrie soudain un homme, semant la panique pendant quelques minutes.
Des messages sur les murs
Plus loin, sur une route déserte au milieu des champs, Mayumi Wako serre dans sa main une petite radio de poche. Cette petite dame tremble, secouée de hoquets à chaque bulletin craché par le poste, lourd de nouvelles menaçantes. «C'est mon seul lien avec le monde, le téléphone ne marche plus», explique-t-elle. Elle avance à pas prudents dans la campagne rase. Elle voulait marcher jusqu'à Natori pour aller inspecter ce qu'il reste de sa maison. Mais elle n'en a plus le courage, elle rebrousse chemin. «J'étais occupée à ramasser les débris après le tremblement de terre quand j'ai compris que la vague déferlait sur nous. L'eau est entrée partout, me recouvrant jusqu'à la poitrine. J'ai entendu un couple dans une voiture proche qui avait été prise par les flots appeler à l'aide. Je leur ai dit de me rejoindre et nous sommes restés tous les trois sur mon toit, avant d'être secourus.» Son mari est parti à la recherche de sa sœur, de son mari et de leurs enfants. Ils n'ont pas encore été recensés parmi les survivants.
Deux jours après la catastrophe, sur ses 7000 habitants, le quartier de Yuriage n'a pu localiser que 1900 personnes et compte déjà 55 morts. À la mairie, une foule inquiète épluche la liste des chanceux localisés par les autorités. Les recherches sont rendues difficiles par l'absence de réseau téléphonique mobile. Sur les murs, des messages personnels écrits à la hâte au feutre se côtoient sans se répondre: «Je suis inquiète! Appelle-moi! Signé Tomoko» ; «Je suis sain et sauf! Toshi»… Des files d'attente disciplinées se forment devant une demi-douzaine de téléphones gratuits.
La terre continue de trembler
Un semblant d'ordre règne à Sendai. Le centre-ville a été largement épargné. Les feux de circulation fonctionnent. Les hôtels acceptent à nouveau la clientèle. L'eau était en train d'être rétablie dans la soirée de dimanche. À la municipalité, des sans-abris squattent les salles de réunion, dormant à même le sol. Les fonctionnaires leur distribuent des boulettes de riz et d'algues qu'ils se partagent en faisant connaissance.
Soudain, une étrange annonce en anglais: «Tout ressortissant britannique est prié de se présenter à la réception.» L'ambassadeur de Grande-Bretagne est à Sendai avec une petite équipe de diplomates pour prendre la mesure de la situation. Une autre équipe composée d'Australiens, de Canadiens et de Néo-Zélandais tâche de procéder au recensement de ses ressortissants. De son côté, l'ambassade de France enjoint à ses ressortissants de s'éloigner de Tokyo. Beaucoup de Français quittent la capitale. Certains s'envolent pour Hong­kong, pour l'Australie. D'autres se contentent de partir vers le sud, s'éloignant le plus possible vers Osaka ou Kyoto. Les messages affluent du monde entier sur les téléphones mobiles des expatriés: «Partez! Fuyez! Vous êtes fous!» Les Japonais, eux, s'endorment en attendant le matin. Pour tous, la terre continue de trembler.

 « Le Figaro » Par Régis Arnaud
Aron O’Raney.