Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Au-delà de ma solitude


Au-delà de ma solitude se trouve une autre solitude, et pour celui qui l’habite, mon isolement est une place de marché pleine de monde et mon silence, une confusion de sons.
Je suis trop jeune et trop agité pour chercher cette solitude supérieure. Les voix de la vallée là-bas retiennent encore mes oreilles, et ses ombres me barrent le chemin, et je ne peux partir.
Au-delà de ces collines se trouve un bosquet d’enchantement et pour celui qui l’habite, ma paix n’est qu’une tornade et mon enchantement une illusion.
Je suis trop jeune et trop tapageur pour chercher ce bosquet sacré. Le gout du sang est tenace dans ma bouche, et l’arc et les flèches de mes ancêtres s’attardent encore dans ma main, et je ne peux partir.
Au-delà de ce moi surchargé vit mon moi encore plus libre; et pour celui qui l’habite, mes rêves sont une bataille livrée au crépuscule et mes désirs, un craquement d’os.
Je suis trop jeune et trop excessif pour être mon moi encore plus libre.
Comment pourrai-je devenir mon moi encore plus libre à moins à moins que je ne tue mes moi surchargés, ou que tous les hommes ne deviennent libres ?
Comment mes feuilles pourront-elles voler en chantant dans le vent à moins que mes racines ne se fanent dans le noir ?
Comment l’aigle en moi pourra-t-il voler en flèche face au soleil, tant que mes oisillons ne quittent pas le nid que je leur ai fait avec mon propre bec ?
Extrait de l’ouvrage «  Le précurseur » de Kahlil Gibran.
Proposé par oraney