Ici-bas

Notre Vie N'est Qu'un Rêve... Les Gens Souffrent À Cause De Leur Esprit Empli D'illusions, De Folies Et De Peurs ; Mais Tout Cela N'est Qu'images Dans Un Miroir, Sans Réelle Existence.Taisen Deshimaru.

Une Littérature Désespérée…


Que signifie enfin une littérature désespérée


Le désespoir est silencieux. Le silence même, au demeurant, garde un sens si les yeux parlent. Le vrai désespoir est agonie, tombeau ou abîme.

S'il parle, s'il raisonne, s'il écrit surtout, aussitôt le frère nous tend la main, l'arbre est justifié, l'amour naît. 

Une littérature désespérée est une contradiction dans les termes.

Bien entendu, un certain optimisme n'est pas mon fait.

J'ai grandi, avec tous les hommes de mon âge, aux tambours de la Première Guerre et notre histoire, depuis, n'a pas cessé d'être meurtre, injustice ou violence.

Mais le vrai pessimisme, qui se rencontre, consiste à renchérir sur tant de cruauté et d'infamie. Je n'ai jamais cessé, pour ma part, de lutter contre ce déshonneur et je ne hais que les cruels. 

Au plus noir de notre nihilisme, j'ai cherché seulement des raisons de dépasser ce nihilisme.

Et non point d'ailleurs par vertu, ni par une rare élévation de l'âme, mais par fidélité instinctive à une lumière où je suis né et où, depuis des millénaires, les hommes ont appris à saluer la vie jusque dans la souffrance. 

Eschyle est souvent désespérant; pourtant, il rayonne et réchauffe. Au centre de son univers, ce n'est pas le maigre non-sens que nous trouvons, mais l'énigme, c'est-à-dire un sens qu'on déchiffre mal parce qu'il éblouit. 

Et de même, aux fils indignes, mais obstinément fidèles, de la Grèce, qui survivent encore dans ce siècle décharné, la brûlure de notre histoire peut paraître insoutenable, mais ils la soutiennent finalement parce qu'ils veulent la comprendre.

Au centre de notre œuvre, fût-elle noire, rayonne un soleil inépuisable, le même qui crie aujourd'hui à travers la plaine et les collines.

Après cela, le feu d'étoupes peut brûler; qu'importe ce que nous pouvons paraître et ce que nous usurpons

Ce que nous sommes, ce que nous avons à être suffit à remplir nos vies et occuper notre effort.

Paris est une admirable caverne, et ses hommes, voyant leurs propres ombres s'agiter sur la paroi du fond, les prennent pour la seule réalité. Ainsi de l'étrange et fugitive renommée que cette ville dispense. 

Mais nous avons appris, loin de Paris, qu'une lumière est dans notre dos, qu'il nous faut nous retourner en rejetant nos liens pour la regarder en face, et que notre tâche avant de mourir est de chercher, à travers tous les mots, à la nommer.

Chaque artiste, sans doute, est à la recherche de sa vérité. S'il est grand, chaque œuvre l'en rapproche ou, du moins, gravite encore plus près de ce centre, soleil enfoui, où tout doit venir brûler un jour. 

S'il est médiocre, chaque œuvre l'en éloigne et le centre est alors partout, la lumière se défait. Mais dans sa recherche obstinée, seuls peuvent aider l'artiste ceux qui l'aiment et ceux-là aussi, qui, aimant ou créant eux-mêmes, trouvent dans leur passion la mesure de toute passion, et savent alors juger.

Oui, tout ce bruit... quand la paix serait d'aimer et de créer en silence

Mais il faut savoir patienter. Encore un moment, le soleil scelle les bouches.


L'an 1950 —

L’Été (1954)
Les essais (1939) LXVIII — Éditions Gallimard —
 — Extrait de L'Énigme —



Albert Camus (1913-1960)




Billet proposé par Aron O’Raney