Ici-bas

Notre Vie N'est Qu'un Rêve... Les Gens Souffrent À Cause De Leur Esprit Empli D'illusions, De Folies Et De Peurs ; Mais Tout Cela N'est Qu'images Dans Un Miroir, Sans Réelle Existence.Taisen Deshimaru.

Friedrich Nietzsche, Écrit à Paul Rée…


Lou Andreas-Salomé, Paul Rée et Friedrich Nietzsche, 1882, Wikipedia Commons)


La seule histoire d’amour de Friedrich Nietzsche (15 octobre 1844 – 25 août 1900) fut platonique, et son objet en fut Lou Andreas-Salomé qu’il rencontra en 1882, lors d’un voyage en Italie, alors que la jeune fille n’est âgée que de 21 ans. 

Ils partagent une relation platonique lors d’une escapade à trois avec Paul Rée, passant des semaines d’errance à discuter de philosophie. 

La sœur de Nietzsche, Elisabeth, sujette à une jalousie maladive, fera tout pour mettre fin à leur relation. 

Le philosophe sombrera alors dans une profonde dépression et écrira son monument, Ainsi parlait Zarathoustra

Cette lettre adressée à Paul Rée résonne comme le chant du cygne du seul amour que Nietzsche connaîtra jamais. 


La Lettre De Friedrich Nietzsche À Paul Rée : « Elle Est Une Parfaite Calamité — Et J’en Suis La Victime. »


Dernière Semaine De Décembre 1882



J’écris cette lettre par temps très clair : ne confondez pas ma raison avec l’aberration de ma dernière lettre écrite sous opium. Je ne suis absolument pas fou et ne souffre pas non plus de délire. Mais je devrais avoir des amis qui me mettraient à temps en garde contre des choses aussi désespérantes que celle de cet été.

Qui pouvait deviner que ce qu’elle dit de l’héroïsme, « lutter pour un principe », son poème. « À la souffrance », ses récits sur ses combats pour la connaissance étaient simplement des tromperies ? (Sa mère m’a écrit cet été que Lou avait pris les plus grandes libertés qui soient.)

Ou bien en est-il autrement ? À Orta, Lou fut une autre personne que celle que j’ai retrouvée par après. Un être sans idéal, sans but, sans obligations, sans pudeur. Et aux plus bas degrés de l’humanité, malgré une tête excellente !

Elle m’a dit elle-même qu’elle n’avait aucune morale — et j’ai pensé qu’elle avait, comme moi, une morale plus rigoureuse que quiconque ! Et qu’elle lui sacrifiait souvent, chaque jour, à chaque instant, quelque chose d’elle-même.

Entre-temps, j’ai simplement constaté qu’elle ne songeait qu’à s’amuser et à se distraire : et quand je pense que les questions de morale en font aussi les frais, je suis saisi ni plus ni moins par l’indignation, pour ne pas dire davantage. 

Elle m’en a beaucoup voulu de lui refuser le droit de revendiquer l’« héroïsme de la connaissance » — pourtant elle eût dû être honnête et admettre qu’elle « en était à mille lieues ». 

Dans l’héroïsme, il s’agit de sacrifice de soi et d’obligation, chaque jour, à chaque instant, et, partant, de bien plus encore : c’est toute l’âme qui doit être pleine d’une seule chose, tandis que la vie et le bonheur sont alors indifférents. C’est un tel tempérament que je croyais observer chez Lou.

Apprenez, cher ami, comment aujourd’hui je vois les choses ! Elle est une parfaite calamité — et j’en suis la victime. Au printemps, j’ai pensé avoir trouvé quelqu’un qui était en mesure de m’aider : ce qui exige, bien entendu, non seulement un bon intellect, mais aussi une moralité de premier plan. Au lieu de quoi j’ai découvert quelqu’un qui veut s’amuser et qui est suffisamment dépourvu de pudeur pour croire qu’à cette fin les plus distingués esprits qui soient sont assez bons.

Le résultat de cette confusion, pour moi, est que, plus que jamais, je suis privé des moyens de trouver une telle personne, et que mon âme, qui était libre, est torturée par une foule de répugnants souvenirs. Car c’est toute la dignité de ce qui occupe mon existence qui a été compromise par un être superficiel, immoral, désinvolte et dépourvu de sentiments comme Lou ; à ceci s’ajoute que mon nom, ma réputation sont entachés.

J’ai pensé que vous auriez pu la convaincre de me venir en aide.



Nietzsche, Lettres choisies, Folio Classique, p. 219



Aron O’Raney