Ici-bas

Notre Vie N'est Qu'un Rêve... Les Gens Souffrent À Cause De Leur Esprit Empli D'illusions, De Folies Et De Peurs ; Mais Tout Cela N'est Qu'images Dans Un Miroir, Sans Réelle Existence.Taisen Deshimaru.

Le Jardin Japonais De Yagusi

 
Ouvert toute l'année, le jardin du musée Adachi peut être admiré en toute saison, mais toujours depuis des barrières et des baies vitrées car l'accès en est interdit. Crédit photo : Maël Kerneïs

À Yagusi, un jardin japonais pensé comme un tableau vivant

Abritant Une Riche Collection De Peintures Sur Soie, Le Musée D’art Avachi, Au Japon, Est Davantage Connu Pour La Beauté De Son Jardin. Il Reçoit Quelque 500000 Visiteurs Par An.

À l'ombre de chaque pin rouge, à l'aplomb d'une cascade que l'on devine au loin à l'écharpe de brume qui étreint les pierres des monts Kyoragi-san et Katsuyama, semble se nicher une forme de perfection. Depuis les baies vitrées par lesquelles se révèle le jardin du musée d'art Adachi, le zen paraît figé comme dans ces peintures sur soie typiques du pays du Soleil-Levant, natures mortes éternelles d'un Japon fantasmé. Pensé comme une œuvre d'art par son créateur Zenko Adachi, un homme d'affaires aujourd'hui disparu, ce jardin est singulier puisqu'il est interdit d'y poser le pied. Comme au musée, le visiteur est prié de ne toucher qu'avec les yeux cet espace vert et minéral, situé dans le village de Yasugi, au sud-ouest de l'Archipel. 

«Cet ensemble est librement inspiré de paysages légendaires tels qu'on les retrouve dans les tableaux de l'artiste Yokoyama Taikan (1868-1958), dont une large collection est exposée ici. Vous pouvez y déceler plusieurs niveaux de lecture», décrypte Wataru Takeda, le directeur du musée. 


Tous les matins, avant l'ouverture du musée, chaque branche, chaque aiguille et chaque fleur tombées sont ramassées pour que rien ne souille le sol. Crédit photo : Maël Kerneïs

Jardin Impénétrable

Au départ, en 1970, Zenko Adachi souhaite créer un musée à la gloire des œuvres de Taikan, avant de réaliser qu'il pourrait rendre hommage à cet artiste naturaliste au travers de la vue proposée depuis ce lieu qui lui tient à cœur. C'est un succès. Désormais, quelque 500000 visiteurs s'y pressent chaque année… 

Et nombreux sont ceux à faire l'impasse sur le musée, alors qu'ils flânent des heures à contempler la perspective immense proposée depuis les abords de ce jardin impénétrable. La frustration est le mal nécessaire à cette visite, car entrer dans le tableau en briserait net la magie. 

Camouflage Parfait

Au premier plan, le jardin Adachi est peuplé de pins rouges (Pinus resinosa), d'azalées, de pruniers, de mousses diverses que l'humidité ambiante rend verdoyantes, de pierres noires striées, de rocs aux reflets vert bleu et de sables extraits de rivières environnantes... Au premier coup d'œil, Adachi propose donc la vision d'un jardin japonais tel qu'on se l'imagine, sauf que des barrières et baies vitrées en interdisent l'accès. 

Au second plan, une cascade vient apporter un peu de fraîcheur à cet ensemble. Pourtant, aucune eau ne circule au milieu du jardin, alors que le flot semble directement y tomber. Pour cette cascade, comme pour le troisième plan proposé — une forêt de montagne perdue dans les nuages —, il faut dénoncer ce qu'il convient d'appeler une illusion

Étendu sur 1,6 hectare, profond de 80 mètres seulement, le jardin Adachi se joue de notre œil et de l'urbanisation, si bien que le travail des jardiniers est de rendre cette dernière parfaitement invisible. Derrière la petite centaine de mètres marquant la clôture réelle du jardin, passe une route avec de nombreuses automobiles, pourtant inaudibles. Derrière encore, des pylônes électriques et des habitations mitent le paysage. Pourtant, depuis les baies vitrées et les barrières d'Adachi, tout cela est indécelable. Le camouflage est parfait. 

«Le génie de l'homme s'est tellement fondu dans la nature qu'il en fait oublier le travail énorme fourni chaque jour par les sept jardiniers permanents»

La cascade perçue au second plan est artificielle. Certains rideaux de pins plantés sur le bord d'une route ont vocation à la dissimuler tandis que la montagne, elle, a été en grande partie rachetée par le Musée Adachi afin de se prémunir contre toute velléité immobilière sur ce qui fait le prix des lieux : un panorama où le génie de l'homme s'est tellement fondu dans la nature qu'il en fait oublier le travail énorme fourni chaque jour par les sept jardiniers permanents. 


Un arbre trop haut, une branche cassée, et c'est tout l'équilibre du tableau qui s'en trouverait gâché.
Crédit photo : Maël Kerneïs 

«Tous les matins, avant l'ouverture du musée, nous vérifions chaque branche et ramassons chaque aiguille et chaque fleur pour que rien ne souille le sol. C'est pour cela qu'il n'y a pas de cerisier ici, car il y aurait beaucoup trop de pétales à balayer», sourit Nobuhiko Kobayashi, chef jardinier, arrivé ici il y a vingt-quatre ans. 

L'autre travail consiste à scruter la montagne aux jumelles. Un arbre trop haut, une branche cassée, et c'est tout l'équilibre du tableau offert depuis les baies vitrées du musée qui s'en trouve gâché. Les jardiniers gagnent alors la forêt des monts alentour pour restaurer le «tableau». «Nous avons 150 pins rouges en pépinière de secours, prêts à remplacer ceux qui pourraient subir une maladie ou les assauts de la météo», détaille Wataru Takeda. En sus, tous les salariés, direction comprise, doivent chaque matin, avant de gagner leur poste, s'occuper de quelques mètres carrés de jardin. «Maîtriser le râteau de bambou destiné à aplanir la surface de gravier et de sable fait partie intégrante de l'entretien d'embauche», prévient le directeur. 

Ouvert l’année entière, le jardin Adachi peut être admiré en toute saison. «Les couleurs des érables en automne sont les plus émouvantes», promet un guide alors qu'un milan fait planer son ombre au-dessus du jardin. L'hiver, rude dans la province de Shimane, a aussi son charme. Dans la fraîcheur des courtes journées de mars, quand la neige blanchit le jardin du Musée Adachi, un bond du cœur précède l'élan de l'esprit.


Le Figaro — Guillaume Mollaret — 12 mars 2016
Envoyé spécial à Yagusi (Japon)



Aron O’Raney