Ici-bas

Notre Vie N'est Qu'un Rêve... Les Gens Souffrent À Cause De Leur Esprit Empli D'illusions, De Folies Et De Peurs ; Mais Tout Cela N'est Qu'images Dans Un Miroir, Sans Réelle Existence.Taisen Deshimaru.

L’Arc Et Le Symbolisme



Le Tir À L’arc Résume Exemplairement La Structure De L’ordre Ternaire, Tant Par Ses Éléments Constituants — Arc, Corde, Flèches — Que Par Les Phases De Sa Manifestation : Tension, Détente, Jet. 

C'est dire que le symbolisme sexuel montre ici avec une particulière évidence son indissoluble lien avec les activités de chasse et de guerre. 

Dans les sociétés fortement hiérarchisées le champ symbolique de l'arc va de l'acte créateur à la recherche de la perfection, tant socialement comme en témoigne son rôle dans la chevalerie et principalement dans la tradition japonaise, que spirituellement. 

L’arc de Çiva comme celui du Sagittaire indiquant la voie de sublimation du désir. 
De l'éveil de la libido à la recherche de la sainteté on voit ici réunies en une même image l'énergie primordiale et l'énergie psychique, que la tradition indienne place respectivement dans le sacrum, premier Çakra, et au sommet du crâne, septième Çakra.

Le tir à l'arc est à la fois fonction royale, fonction de chasseur, exercice spirituel.

Arme royale, l'arc l'est en tous lieux : c'est une arme de chevalier, de Kshatriya; il est en conséquence associé aux initiations chevaleresques. L'iconographie puranique en fait un large usage et le désigne expressément comme emblème royal. C'est l'arme d'Arjuna : le combat de la Bhagavad-Gîta est un combat d'archers. 

Le tir à l'arc est une discipline essentielle de la voie japonaise du Bushido. Il est — avec la conduite des chars — le principal des arts libéraux chinois : il fait là preuve des mérites du prince, il manifeste sa Vertu. Le guerrier au cœur pur atteint d'emblée le centre de la cible. La flèche est destinée frapper l'ennemi, à abattre rituellement l'animal emblématique. 

La seconde action vise à établir l'ordre du monde, la première à détruire les forces ténébreuses et néfastes. C'est pourquoi l'arc, et plus spécialement l'arc en bois de pêcher utilisant des flèches d'armoise ou d'épine, est arme de combat. 

Il est aussi une arme d'exorcisme, d'expulsion : 
On élimine les puissances du mal en tirant des flèches vers les quatre points cardinaux, vers le haut et vers le bas : le Ciel et la Terre. Le Shinto connaît plusieurs rituels dé purification par les tirs de flèches. Dans le Râmâyana, l'offrande de flèches de Parashu-Râma prend un caractère sacrificiel.

La flèche s'identifie à l'éclair, à la foudre... 

La flèche d'Apollon, qui est un rayon solaire, a la même fonction que le Vajra, la foudre d'Indra. Yao, empereur solaire, tira des flèches vers le soleil; mais les flèches tirées vers le ciel par les souverains indignes se retournent contre eux sous forme d'éclairs. 

On tirait aussi, dans la Chine antique; des Flèches serpentantes, flèches rouges et porteuses de feu, qui représentaient manifestement la foudre. De même les flèches des Indiens d'Amérique portent une ligne rouge en zigzag figurant l'éclair. 

Mais la flèche comme éclair — ou comme rayon solaire — est le trait de lumière qui perce les ténèbres de l'ignorance : c'est donc un symbole de la connaissance, comme l'est la flèche du Tueur de dragon védique — laquelle possède en outre, dans la même perspective, une signification phallique. 

De la même façon, les Upanlshad font du monosyllabe « Om » une flèche qui, lancée par l'arc humain et traversant d'ignorance, atteint la suprême lumière; Om (aum) est encore l'arc qui projette la flèche du moi vers le but, Brahmâ, auquel elle s'unit. 

Ce symbolisme est particulièrement développé en Extrême-Orient et survit de nos jours au Japon. Le livre de Lie-Tseu cite en maints endroits l'exemple du tir non intentionnel, qui permet d'atteindre le but à la condition de n'avoir souci, ni du but, ni du tir : c'est l'attitude spirituelle non agissante des Taoïstes . 

L’efficacité du tir est d'ailleurs telle que les flèches font une ligne continue de l'arc à ta cible; ce qui implique, outre-la notion de continuité du sujet à l'objet, l'efficacité du rapport qu'établit le roi en tirant des flèches vers le ciel, la chaîne de flèches s'identifient à l'Axe du monde.

Qui tire? s'interroge-t-on à propos de l'art japonais du tir à l'arc. Quelque chose tire qui n'est pas moi, mais l'identification parfaite du moi à l'activité non agissante du Ciel. 

Quel est le but? Confucius disait déjà que le tireur qui manque le but recherche l'origine de l'échec en lui-même. Mais c'est en lui-même aussi qu'est la cible. Le caractère chinois « Tchong » qui désigne le centre représente une cible transpercée par la flèche. Ce qu'atteint la flèche, c'est le centre de l'être, c'est le Soi. 

Si l'on consent à nommer ce but, on l'appelle Bouddha, car il symbolise effectivement l'atteinte de la Bouddhéité. La même discipline spirituelle est connue de l'Islam, où l’arc s'identifie à la Puissance divine et la flèche à sa fonction de destruction du mal et de l'ignorance. 

En toutes circonstances, l'atteinte du But, qui est la Perfection spirituelle, l’union au Divin, suppose la traversée par la flèche de ténèbres que sont les défauts, les imperfections de l'individu.

Sur un plan différent, la Roue de l'Existence bouddhique figure un homme frappé à l'œil par une flèche : symbole de la sensation « Vedanâ », provoquée par le contact des sens et de leur objet. 

Le symbolisme des sens se retrouve dans l'Inde. En tant qu'emblème de Vishnu, l’arc représente l'aspect destructeur, désintégrant « Tamas » qui est à l'origine des perceptions des sens. 

Kâma, le dieu de l'amour est représenté par cinq flèches qui sont les cinq sens. On songe ici à l'usage de l’arc et des flèches par Cupidon. La flèche représente aussi Çlva, par ailleurs armé d'un arc semblable à l'arc-en-ciel; elle s'identifie au linga à cinq visages. Or le linga est aussi lumière. 

Ainsi associée au nombre cinq, la flèche est encore, par dérivation, symbole de Pàrvatï, incarnation des cinq « Tattva » ou principes élémentaires, mais réceptacle aussi, il est vrai, de la flèche phallique de Çlva.

La tendance désintégrante permet de rappeler en outre que le mot Guna a le sens originel de corde d'arc (Cooh,  Cooa, Dana, Epet, Qovm, Grad, Grac,Gkaf, Guec, Gues, Heiis, Hers, Herz, Kall, Uala, Wiec).

L'arc signifie la tension d'où jaillissent nos désirs, liés à notre inconscient. L'Amour — le Soleil — Dieu — possèdent leur carquois, leur arc et leurs flèches. 

La flèche recèle toujours Un sens mâle. Elle pénètre. En maniant l’arc, l'Amour, le Soleil et Dieu exercent un rôle de fécondation. Aussi l'arc, avec ses flèches, est-il partout symbole et attribut de l'amour, de la tension vitale, chez les Japonais, comme chez les Grecs, ou les magiciens chamaniques de l'Altaï. 

À la base de ce symbolisme, on retrouve le concept de tension, dynamisante défini par Heraclite comme l'expression de la force vitale, matérielle et spirituelle. L'arc et les flèches d'Apollon sont l'énergie du Soleil, ses rayons et ses pouvoirs fertilisants et purifiants. Dans Job, 29, 20, il symbolise la force :

Mes racines ont accès à l'eau, dit Job, la rosée se dépose la nuit sur mon feuillage.
Mon prestige gardera sa fraîcheur et dans ma main mon arc reprendra force.

Une comparaison très voisine plaçant l'arc dans la main de Çiva en fait l'emblème du pouvoir de Dieu, à l'instar du linga. L'arc d'Ulysse symbolisait le pouvoir exclusif du roi : aucun prétendant ne pouvait le bander; lui seul y parvint et massacra tous les prétendants.

Tendu vers les hauteurs, l'arc peut être aussi un symbole de la sublimation des désirs. C'est, semble-t-il, le cas dans le signe zodiacal du Sagittaire, qui fait figure d'archer ajustant sa flèche en direction du ciel. 

Chez les anciens Samoyâdes, le tambour portait le nom d'arc musical, arc d'harmonie, symbole de l'alliance entre les deux mondes; mais aussi arc de chasse, qui lance le chaman comme une flèche vers le ciel (serh, 149).

Symbole de la puissance guerrière, voire de la supériorité militaire dans le Veda, il signifie aussi l'instrument des conquêtes célestes. Ce poème riche de symboles évoque les rudes batailles, qui sont de l'ordre spirituel :

Puissions-nous par l'arc conquérir les vaches et le butin, par l'arc gagner les batailles sévères!
L’arc fait le tourment de l'ennemi; gagnons par l'arc toutes les régions de l'espace
(Rig-Veda, 6, 75).

L'arc est enfin symbole du destin. Image de l'arc-en-ciel, dans l’ésotérisme religieux, il manifeste la volonté divine elle-même. Aussi exprime-t-il chez les Delphiens, les Hébreux, les populations primitives, l'autorité spirituelle, le pouvoir suprême de décision. 

Il est attribué aux pasteurs des peuples, aux souverains pontifes, aux détenteurs de pouvoirs divins. Un roi ou un dieu plus puissant que les autres brise les arcs de ses adversaires : l'ennemi ne peut lui imposer sa loi.

Joseph est un plant fécond près de la source, dont les tiges franchissent le mur. 
Les archers l’ont exaspéré, ils ont tiré et l’ont pris à partie. 
Mais leur arc a été brisé par un puissant, les nerfs de leurs bras ont été rompus, 
par les mains du Puissant de Jacob, 
par le Nom de la pierre d'Israël, 
par le Dieu de ton Père qui te secourt. 

(Genèse, 49, 22-25).

Comme Yahvé sur les ennemis de son peuple et de ses élus, quand il le veut, l'Archer Apollon fait régner sa loi sur l'Olympe, L'hymne homérique qui lui est dédié exalte ainsi son pouvoir :... Je parlerai de l'Archer Apollon dont les pas dans la demeure de Zeus font trembler tous les dieux : tous se lèvent de leur siège à son approche, lorsqu'il tend son arc Illustre (Hymh, à Apollon, I-5).

À plus forte raison les humains lui seront-ils soumis. En tant qu'archer, il est le maître de leur destin. Homère l'appelle dans l'Iliade :
... le dieu qui lance le trépas... Apollon à la flèche Inévitable. 
Il tue à coup sûr ceux qu'il vise de ses flèches, ailées.

De même, Anubis, le dieu égyptien à tête de chacal, chargé de veiller sur les procès des morts et des vivants, est-il représenté souvent tirant de l'arc : attitude symbolisant la destinée inéluctable, l'enchainement des actes. La rigueur du destin est absolue : l'enfer même a ses lois; la liberté même entraine une chaîne de réactions irréversibles. 

Le premier acte est libre en nous, dit Méphistophélés; nous sommes esclaves du second 
(Goethe, Faust, Première partie).


Source Documentaire :
Dictionnaire des symboles — Jean Chevalier-Alain Gheerbrant —



Billet Proposé Par Aron O’Raney