Ici-bas

Notre Vie N'est Qu'un Rêve... Les Gens Souffrent À Cause De Leur Esprit Empli D'illusions, De Folies Et De Peurs ; Mais Tout Cela N'est Qu'images Dans Un Miroir, Sans Réelle Existence.Taisen Deshimaru.

Gandhi, Et La Chasteté…


Abha, le Mahatma Gandhi, et Manuben. — 1948

Elle Était À Ses Côtés Quand L’assassin A Frappé, Ce 30 Janvier 1948. Manu A Vu S’effondrer Gandhi, À La Sortie De Birla House À New Delhi, Fauché Par Les Balles Du Beretta 9 mm Tirées Par L’extrémiste Hindou.

Manu était l'une des assistantes les plus proches de « Bapu », le père de l'indépendance indienne, apôtre de la non-violence statufié en icône mondiale du XXe siècle.

Manu et Abha, ce sont les deux jeunes filles, visages d'adolescentes et lunettes sévères, enroulées d'étoffe, qui figurent sur les dernières photos du vieux lutteur fourbu. 

On ne voit qu'elles. Il a la main sur leurs épaules quand il marche.

Ces Derniers Jours, Voilà Qu'on Reparle De Manu. 

L'hebdomadaire « India Today » vient de publier des extraits de ses carnets, acquis seulement en 2010 d'une source familiale par les Archives nationales. 

Manu, de son vrai nom Mridula Gandhi, était la fille d'un neveu du Mahatma la « Grande âme ». 

Il l'avait appelée à ses côtés treize mois plus tôt, en décembre 1946, pour l'aider dans ses tâches quotidiennes à l'heure où le naufrage de l'Empire britannique des Indes allumait les feux de la haine entre hindous et musulmans. 

La jeune fille avait alors 17 ans. Il en avait soixante de plus. Autour d'eux flottait comme un parfum de soufre. C'est qu'elle dormait nue à ses côtés. Tel était le souhait du grand homme. 

Comme d'autres assistantes avant elle, Manu était un objet d'expérience. 

« Bapu » voulait tester en leur présence nocturne et dévêtue sa résistance au désir. Elles étaient l'instrument de l'épreuve à laquelle il se soumettait : 

La rigoureuse observance des vœux de chasteté qu'il avait prononcés dès 1906 en Afrique du Sud – après avoir eu quatre enfants de son épouse Kasturba – dans la tradition hindoue du brahmacharya.

Farouches Inimitiés

Les jeunes femmes remplissaient aussi d'autres fonctions. 

Elles lui faisaient prendre son bain et le massaient à l'huile de moutarde mêlée de jus de citron. Il ne se passait jamais rien de plus, en tout cas selon les témoignages les plus sérieux. 

L'« expérience » – mot-clé de la doctrine Gandhienne – fortifiait le Mahatma dans sa quête obsessionnelle de l'auto-purification. S'il pouvait triompher des démons de la chair, alors il pouvait bien abattre un empire.

Les Carnets De Manu Révèlent Aujourd’hui L’autre Face De L’histoire. 

Au fil de ces dix cahiers riches de 2000 pages, écrites en langue Gujerati, Manu raconte sèchement et sans fioritures des tranches de la vie quotidienne passée aux côtés du pionnier de l'Inde moderne au crépuscule de son existence.

On y découvre la jalousie qui sévissait dans son entourage. 

Manu s'attirait de farouches inimitiés de la part d'autres femmes auxquelles elle avait volé le statut de favorite, celle qui avait le privilège de partager la couche du héros. 

Manu devait en particulier affronter l'hostilité de Sushila Nayar, la doctoresse qui suivait la santé de Gandhi. Manu l'avait détrônée.

On a aussi la confirmation des virulentes controverses – déjà étayées par d'autres témoignages connus – déchaînées parmi les fidèles du Mahatma par le compagnonnage nocturne avec Manu. 

Si personne ne doutait de la « pureté » de l'exercice, beaucoup s'inquiétaient des effets dévastateurs de la rumeur dans l'opinion publique, surtout en période de violences confessionnelles. 

Peine perdue : Gandhi privilégia son « expérience » entêtée sur sa réputation politique. 

Mais la vraie histoire n'est peut-être pas écrite dans ces carnets. Manu ne se remit jamais vraiment de l'« expérience ». 

Elle fut dévastée par l'assassinat du Mahatma. Elle ne se maria jamais. Et elle mourut à l'âge de 40 ans en 1969 dans une pathétique solitude.



Le Monde — 21 juin 2013 •



Frédéric Bobin



Billet Proposé Par Aron O’Raney