Ici-bas

Notre Vie N'est Qu'un Rêve... Les Gens Souffrent À Cause De Leur Esprit Empli D'illusions, De Folies Et De Peurs ; Mais Tout Cela N'est Qu'images Dans Un Miroir, Sans Réelle Existence.Taisen Deshimaru.

Gandhi, Pourfendeur De La Modernité À L'Occidentale



C'est Dans L'hebdomadaire « Indian Opinion », Fondé Par Gandhi En Afrique Du Sud En 1903, Qu'avait Été Publiée La Première Mouture De « Hind Swaraj ». Le Magazine A Été Relancé En 2000 Sous Le Titre « Opinion ».

Souvent réduit à ses théories sur la « non-violence » et la « fraternité universelle », Gandhi, on l’a oublié, était aussi un critique radical de la pensée moderniste occidentale qui, selon lui, conduit vers l’inexorable esclavage de l’homme par la machine. 

Dans l’un de ses premiers livres publiés il y a plus d’un siècle et paru en français, il s’attaquait déjà aux « Vaches Sacrées » du progrès et de la modernité, auxquelles il opposait une existence simple basée sur des relations respectueuses à l’univers naturel et spirituel.

Les œuvres complètes du « Père De La Nation » indien comptent quelques 90 volumes, réunis dès 1958, par l’équivalent des Imprimeries nationales du Gouvernement de l’Inde. Très hétérogène, cette œuvre inclut des livres politiques, des articles, des discours, mais aussi des écrits personnels tels que des lettres, des listes de livres à lire, des factures… 

Traduit pour la première fois en français, plus d’un siècle après sa première publication en 1909 en goujerati et l’année suivante en anglais, « Hind Swaraj » ou L’émancipation à l’indienne occupe une place centrale dans cette œuvre.

Organisé sous la forme d’un dialogue entre un « Lecteur » imaginaire et l’« Éditeur », l’essai avait été tout d’abord publié en deux livraisons de l’hebdomadaire sud-africain « Indian Opinion », fondé par Gandhi. Il parut sous forme de livre en 1910 et fut immédiatement interdit par le gouvernement colonial britannique pour « contenu subversif ».

« Gandhi considérait son livre « Hind Swaraj » comme un texte matriciel », écrit Suresh Sharma, préfacier de la version qui paraît ces jours-ci en France. Au point qu’il avait lui-même tenu à le traduire en anglais. 

Pourquoi « Matriciel »

Sans doute parce que ce premier livre, sous la plume de celui qui allait s’imposer à la fois comme leader nationaliste indien et penseur-philosophe emblématique des temps modernes, comporte en germe les idées de non-violence, de vérité et de résistance contre le modernisme destructeur de modes de vies et de pensées qui constituent le matrice de sa pensée et auquel celui-ci ne cessera de revenir tout au long de sa vie.

Une Civilisation Qui « dcivilise »

« La civilisation moderne, Européenne autant qu’Anglaise, n’a de civilisation que le nom. C’est une civilisation qui « décivilise », une réforme qui déforme », écrivait Gandhi dans les pages de son opuscule, construisant pas à pas et avec une passion raisonnée sa critique de la société du tout technologique et du consumérisme qui méprise l’artisanat et la spiritualité au nom de la science et du progrès. 

Sa réfutation raisonnée du monde moderne fait de ce livre la première critique de la modernité émanant du monde non occidental.

Or le véritable sujet de ce livre de quelque 200 pages est la swaraj, vocable sanskrit que l’on pourrait traduire grossièrement par l’auto-détermination, à laquelle aspirait au début du XXe siècle l’élite politique indienne soucieuse de desserrer le joug colonial britannique.

Il n’était pas encore question d’indépendance. Mais tout l’intérêt du texte de Gandhi réside dans la polysémie de la swaraj dont l’auteur fait rapidement glisser le sens, en jouant sur l’étymologie du mot (swa =soi et raj = gouvernement ou règne), vers son acception d’émancipation morale et spirituelle.

L’essai est axé sur ce nouage de la morale personnelle à la politique, suggérant, comme le rappelle la traductrice Annie Montaut, qu’il n’y aurait « pas d’autonomie politique (…) sans maîtrise de soi, second sens de swaraj, maîtrise de soi qui seule fait de l’individu un sujet moral responsable ». 

C’est d’ailleurs au nom de cette exigence éthique qui place l’homme au cœur du projet civilisationnel que Gandhi critique la modernité industrielle et occidentale qui, selon lui, déplace le siège de la valeur et du sens en la plaçant dans les choses et non plus dans l’humain.

Urgence

Lorsque Gandhi écrit « Hind Swaraj », il est âgé de 40 ans. Il vivait encore en Afrique du Sud où il luttait en sa qualité d’avocat pour les droits des immigrants indiens. Face à des autorités sud-africaines insensibles aux doléances de ses clients, il avait mis en pratique sa doctrine de résistance passive, fondée sur la non-violence, la maîtrise de soi et respect de la vérité. 

Dans sa ferme de Phoenix, au Transvaal, fondée en 1904 et souvent présentée comme le premier ashram de Gandhi, ce dernier menait une vie hors norme consacrée à sa quête spirituelle. 

Il était en contact épistolaire avec Tolstoï dont les écrits, tout comme ceux de l’essayiste anglais John Ruskin et l’Américain Henry David Thoreau, avaient nourri sa pensée critique de la modernité. 

Il avait lu, pendant son séjour en Angleterre, le livre de Ruskin « Unto This Last » qui lui avait ouvert les yeux sur les maux de l’industrialisation et son effet déshumanisant.

C’est à bord du bateau Kildonan Castle, pendant un trajet de retour d’Angleterre vers l’Afrique du Sud, que Gandhi rédigea le premier jet de son opuscule. Selon son entourage, il passa les dix jours que dura le parcours à écrire sans relâche, comme s’il était porté « par une pulsion qu’il ne pouvait contenir ». 

Comme S’il Y Avait Une Urgence. 

L’urgence consistait à sauver l’Inde, et à travers elle le monde, de la fascination de la modernité qui s’est révélée être si profondément destructrice des modes de vie et de pensée, notamment en Europe où la transformation était à l’œuvre depuis plus d’un siècle.

Rien ne traduit mieux cette urgence de dire le monde autrement, que le choix qu’a fait Gandhi d’écrire son plaidoyer en goujarati, langue locale pré-moderne mais porteuse d’une pensée alternative et millénaire. 

Ce choix est « en cohérence avec la confiance qu’il fait à la culture indienne pour poser le mode (universalisable) d’émancipation de l’humanité », explique Annie Montaut dans sa Note sur la traduction.

Non, Gandhi n’a ni sauvé le monde, ni d’ailleurs l’Inde.

Il n'a pas su empêcher son pays libéré de s'engouffrer, à son tour, dans le tourbillon de la modernité. La tragédie de ce grand homme fut de ne pas avoir d'héritier politique capable de saisir la portée prophétique de sa pensée dans un monde condamné à sa finitude et à l'épuisement inexorable de ses ressources à plus ou moins long terme. 

Même pour Nehru, longtemps considéré comme le fils spirituel de Gandhi, l'appel de ce dernier à retourner au village comme modèle de développement du futur, ne pouvait que relever de la « mythologie romantique de l'arriération ». 

Il a fallu attendre les années 1970, avec la sensibilisation grandissante aux questions liées à l'écologie et à l'environnement, pour que l'idée d'émancipation fondée sur la maîtrise de soi que développe Gandhi dans Hind Swaraj trouve des relais dans la société indienne.


Hind Swaraj : l’émancipation à l’indienne, par Mohandas Karamchand Gandhi. 
Traduit du goujarati par Annie Montaut. Editions Fayard, 224 pages, 18 euros.



Tirthankar Chanda 



Billet Proposé Par Aron O’Raney